«La maison de ruines»: l’art de la chute

Alors qu’approche le 11 septembre 2001, une profonde remise en question s’impose pour le personnage du premier roman de Ruby Namdar.
Photo: Daniel Hulshizer La Presse canadienne Alors qu’approche le 11 septembre 2001, une profonde remise en question s’impose pour le personnage du premier roman de Ruby Namdar.

Andrew P. Cohen, 52 ans, est un homme à qui tout semble avoir réussi. Professeur de « culture comparée » à l’Université de New York (NYU), il habite le chic Upper West Side à Manhattan. Il collabore régulièrement au New Yorker, à Harper’s et à la New York Review of Books. Père de deux grandes filles qui l’adorent, il a même réussi son divorce (il est resté en bons termes avec son ex-femme) et fréquente une ancienne étudiante qui a la moitié de son âge.

En ce début de septembre 2000, un mot pourrait définir le professeur Cohen, caricature de l’intellectuel juif new-yorkais héritier des personnages de Woody Allen et de Philip Roth : satisfaction.

Sous ces apparences lisses se jouent cependant le début d’une crise de la cinquantaine et d’autres enjeux plus anciens encore. Alors qu’approche le 11 septembre 2001, une profonde remise en question s’impose.

Puis, Andrew Cohen est soudainement assailli de visions étranges : un immense taureau blanc dévale une rue sous ses yeux, des victimes de l’Holocauste lui racontent leurs derniers moments. Une plaque rouge apparaît sur l’une de ses joues. Le voile du réel peu à peu se déchire, tandis que sa judéité se rappelle à lui.

Même le couple semi-clandestin qu’il forme avec la jeune Ann Lee bat de l’aile. Leurs conversations ne sont plus les mêmes qu’autrefois, leur vie sexuelle est devenue terne, l’alchimie entre eux semble être loin derrière. « Cette époque semblait appartenir à une autre vie. »

L’effritement est au coeur de La maison de ruines, premier roman de Ruby Namdar, d’abord écrit et publié en hébreu — le lecteur francophone lisant ainsi la traduction d’une traduction.

Ce professeur de littérature juive, né en Israël dans une famille juive iranienne, spécialiste des textes bibliques et talmudiques, qui vit lui-même à New York depuis une quinzaine d’années, a remporté avec ce roman le prix Sapir, le plus important prix littéraire israélien — financé par les recettes de la loterie nationale.

Entre le jeu et l’érudition, avec un certain humour il faut le dire, Ruby Namdar a parsemé son texte de références difficilement perceptibles pour le lecteur connaissant peu le judaïsme. Découpé en sept livres séparés par des passages choisis du Talmud et de la Bible, La maison de ruines est ainsi la chronique d’une chute personnelle qui se superpose à celle de deux catastrophes collectives — celle du peuple élu et celle de toute une ville.

Une habile mise en roman d’un malaise prophétique, où la destruction du temple de Jérusalem annonce l’effondrement des tours du World Trade Center.

Extrait de «La maison de ruines»

« Dix-huit heures. Ses invités sont sur le point d’arriver, pourtant Andrew s’attarde dans la cuisine. Il prête autant attention à la présentation de ses plats qu’à leur saveur et leur texture. Andrew aime cuisiner. Ses dîners ont une réputation quasi mythique, et pas seulement en raison des mets succulents et des vins choisis avec science : comme tout ce qui apparaît au menu, les invités ont été minutieusement choisis afin de créer un parfait mélange d’intimité et d’exaltation. Sa cuisine est créative sans être trop audacieuse, au point qu’un convive lui avait un jour fait remarquer que ses proportions ressemblaient à un Mondrian, presque parfaitement géométrique. »

La maison de ruines

★★★ 1/2

Ruby Namdar, traduit de l’anglais par Sarah Tardy, Belfond, Paris, 2018, 550 pages