Littérature étrangère - De cendres et de glace

«Mon frère n'est plus.» C'est sur cette note, vive mais pas trop, que s'ouvre le concerto d'adieu du narrateur, qui reçoit un matin par la poste les cendres de son frère étrangement disparu depuis plusieurs années: «Le matin j'ai reçu les restes de mon frère dans une boîte en tôle écaillée: allegro. J'ai appris que son coeur dilaté avait été jeté aux ordures et brûlé en même temps que ses poumons, son foie et ses autres entrailles: largo cantabile.» Petit roman impeccable à la structure musicale, pétri de culture et de nostalgie légère, Cadeau d'adieu fourmille d'intelligence et de signification. Une journée dans la vie d'un homme où passent sans trop s'arrêter Ovide, Cortázar, Nietzsche, Marguerite de Navarre ou Roumi.

Médecin d'origine serbe immigré au Canada, dans une province atlantique baignée par «la substance grise de la monotonie», d'accord, mais où personne ne risque de l'«égorger avec une cuiller rouillée», il y coule des jours tranquilles. Recyclé dans l'informatique médicale et toujours incapable d'écrire une rédaction sur le thème «Ce que j'aimerais faire quand je serai grand», il a un emploi plutôt bien payé où il fait de la figuration — «ce qui convient parfaitement à ma structure mentale», avoue-t-il — un petit chien qui ressemble à un renard et une épouse céramiste. Une existence balisée, sans surprise.

De ce frère disparu, nous saurons qu'il était un surdoué magnifique, «un des plus fervents adeptes de la lecture en sanitaires de toute l'histoire moderne et même postmoderne». Un contradicteur-né qui essayait de lui expliquer en vain «les théories de l'ordre dans le chaos ou du savoir dans le non-savoir». Un artiste prodigieusement doué, aussi, «qui disait de tout ce qu'il créait que c'était sans valeur et qu'il fallait le détruire». De là à y voir une sorte de double du narrateur, sa conscience fraternelle constamment rompue au dialogue ouvert, il n'y a qu'un pas qu'on ne s'empêchera pas de franchir. Puisque, d'une certaine façon, par ce «cadeau d'adieu», c'est sa vie d'avant qui lui fait un dernier signe et qui s'envole en fumée.

Une chute diablement efficace, disons-le, confère également à ce roman une bonne partie de sa force de frappe. Né en 1969 en Yougoslavie, Vladimir Tasic est aujourd'hui professeur de mathématiques à l'Université du Nouveau-Brunswick, spécialiste de l'histoire de sa discipline et de l'émergence de la pensée postmoderne en mathématiques. Un esprit brillant, sensible et éclectique, dont on entendra à coup sûr parler à nouveau.

L'Homme de neige

Plus âgé que Vladimir Tasic, né en 1948 en Yougoslavie, David Albahari s'est lui aussi installé au Canada il y a quelques années et est aujourd'hui l'un des plus grands noms de la littérature serbe — Tasic lui fait d'ailleurs un clin d'oeil. Dans L'Homme de neige, le troisième de ses romans que Gallimard publie en traduction, mais le premier qu'il a écrit à son arrivée au Canada, Albahari explore de manière poétique et percutante la dissolution identitaire. Débarquant de l'ex-Yougoslavie comme écrivain en résidence dans une université de l'Ouest canadien, le narrateur se frappe paradoxalement à son aversion pour l'université et le monde universitaire. «Rien n'est aussi terrible qu'une phrase qui prétend être la seule exacte, qu'elle parle du cosmos ou d'une recette de gâteau aux fruits.» Ou alors qu'elle parle de l'ex-Yougoslavie... Il consomme du jus d'orange comme anxiolytique et contrepoison à tout ce qui l'irrite dans sa terre d'accueil, accumule les détails d'un quotidien réglementé «à l'américaine», s'enfonce dans une torpeur résignée à mesure que ses repères se brouillent et que se recomposent les frontières. Puis, un jour, étourdi par la neige qui tombe, il ouvre la bouche et fixe le ciel. Envoûtant, légèrement acerbe et insaisissable.

CADEAU D'ADIEU

Vladimir Tasic - Traduit du serbe par Gabriel Laculli et Gojko Lukic - Les Allusifs - Montréal, 2004, 144 pages

L'HOMME DE NEIGE

David Albahari - Traduit du serbe par Gojko Lukic et Gabriel Laculli - Gallimard - Paris, 2004, 114 pages