«Leurs enfants après eux»: un roman hyperréaliste

Entre la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte, quelque chose se joue. Un sentiment d’aliénation et de défaite qui se perpétue de père en fils.
Photo: Actes Sud Entre la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte, quelque chose se joue. Un sentiment d’aliénation et de défaite qui se perpétue de père en fils.

À Heillange, petite ville sinistrée de Lorraine, dans le nord de la France, tout semble être tracé d’avance. C’est la France des hauts-fourneaux éteints depuis longtemps, des usines délocalisées, la France des déclassés, du Picon bière et de Johnny Hallyday.

Construit en trois temps (1992, 1994 et 1996), Leurs enfants après eux, de Mathieu David, couronné du prix Goncourt 2018, suit de près les destins de deux jeunes de la région que tout semble séparer, mais qui partagent plus qu’ils ne le pensent.

À 14 ans, Anthony, qui a grandi dans la peur d’un père alcoolique et violent, et Hacine, d’origine marocaine, se rêvaient en caïds. Ils seront vite rattrapés par l’héritage de leurs familles dysfonctionnelles et par la vie — dans ce qu’elle peut avoir parfois de plus terre à terre.

Six ans plus tard, à 20 ans, on les retrouve impuissants face à l’horizon sans surprise qui leur fait face, pris au piège des paiements, de l’ennui généralisé, de l’alcool triste et de la misère sexuelle.

Un sentiment d’aliénation

« La vie devenait cette suite de prévisions, de rognages minuscules, de privations sans douleur compensées par des plaisirs toujours insuffisants. »

Entre la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte, quelque chose se joue. Un sentiment d’aliénation et de défaite qui se perpétue de père en fils. Brel l’avait bien vu, chez ces gens-là, « on ne s’en va pas ».

Pour son deuxième roman après Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu, né en 1978, nous livre une fine et implacable analyse sociale sous le couvert d’un roman hyperréaliste à l’écriture puissante.

Difficile de ne pas songer à Édouard Louis, sans l’exercice de sociologie appliquée, ou même à Houellebecq, la provocation en moins.

Une mécanique parfaitement huilée — mais peut-être un peu trop franco-française toutefois pour le lecteur québécois lambda.

Extrait de «Leurs enfants après eux»

« Au moment où ils s’apprêtaient à gravir la rue Clément-Hader, son humeur changea. Il sentit s’abattre sur lui ce malaise flou, encore une fois, l’envie de rien, le sentiment que ça ne finirait jamais, la sujétion, l’enfance, les comptes à rendre. Par moments, il se sentait tellement mal qu’il lui venait des idées expéditives. Dans les films, les gens avaient des têtes symétriques, des fringues à leur taille, des moyens de locomotion bien souvent. Lui se contentait de vivre par défaut, nul au bahut, piéton, infoutu de se sortir une meuf, même pas capable d’aller bien. » (page 97)

Leurs enfants après eux

★★★★

Nicolas Mathieu, Actes Sud, Arles, 2018, 432 pages