«Les livres de Jakób»: une odyssée messianique

Olga Tokarczuk, 56 ans, est sans doute l’écrivain polonais le plus doué de sa génération et le plus traduit aujourd’hui dans le monde.
Photo: Martin J. Kraft Olga Tokarczuk, 56 ans, est sans doute l’écrivain polonais le plus doué de sa génération et le plus traduit aujourd’hui dans le monde.

Les demi-fous, les mystiques, les mythomanes et les escrocs de haut vol fascinent autant qu’ils repoussent. Quand ils sont tout cela à la fois, il faut l’admettre, c’est mieux encore. Et lorsqu’ils se retrouvent entre les pages d’une fiction, voilà de quoi faire le bonheur de la littérature.

Dans Les livres de Jakób, la romancière polonaise Olga Tokarczuk s’intéresse aux frankistes, une secte d’hérétiques juifs qui accumulaient les conversions — d’abord à l’islam, puis au christianisme — et les péchés. À travers une pratique assidue des « Actes contraires » (pratiquer l’inceste, la sodomie et la polygamie, manger du porc ou du pain non casher), ils espéraient précipiter la chute de l’humanité et appeler ou confirmer de cette façon la venue du Messie. Du bonbon romanesque.

Panache littéraire

Olga Tokarczuk, 56 ans, est sans doute l’écrivain polonais le plus doué de sa génération — et le plus traduit aujourd’hui dans le monde. Elle a remporté au printemps 2018 le très prestigieux prix international Man Booker pour la traduction anglaise de son livre Les pérégrins (Noir sur Blanc, 2010). À juste titre, le jury a souligné « l’imagination » et le « panache littéraire » de Tokarczuk, pour ce livre de carnets de voyages aux quatre coins du monde rassemblés en une nuée composite de courts textes qui forment une sorte de panorama du nomadisme moderne.

Quinzième oeuvre de l’auteure depuis ses débuts en 1989, Les livres de Jakób s’intéresse au (vrai) destin de Jakób Joseph Frank (1726-1791), personnage historique haut en couleur né en Podolie — aujourd’hui région historique au centre-ouest de l’Ukraine.

Anti-talmudiste, gourou de choc, tour à tour juif, chrétien ou franc-maçon, le héros nomade et sulfureux du colossal roman de Tokarczuk est un mystique illuminé qui a guidé d’une main de fer pendant des années sa petite communauté avant que l’on découvre que l’homme se faisait passer en Turquie pour un… musulman.

Arrêté à Varsovie en février 1760 avant de comparaître devant le tribunal ecclésiastique — pour fausse conversion au catholicisme et dissémination d’une hérésie subversive —, Frank sera emprisonné pendant 13 ans avant d’être libéré par un général russe à la suite du premier partage de la Pologne et de vivre comme une sorte de roi en exil avec une cour de plus de 1000 personnes.

Imposteur de génie, comédien, mégalomane et faux Messie, faiseur de prodiges dépravé ? Tout cela. La réalité semble ici dépasser la fiction. Et tout cela nous est raconté tantôt par une vieille femme qui flotte entre la vie et la mort et par de multiples narrateurs : fidèles frankistes de la première heure, aristocrates européens séduits ou ecclésiastiques polonais.

Un roman qui rend de manière particulièrement vivante toute la complexité et la diversité de l’Europe centrale au milieu du XVIIIe siècle, traversée par la philosophie des Lumières. Et une plongée dans la diversité des langues et des cultures — vision d’une Pologne aux origines multiculturelles qui n’a pas plu, semble-t-il, à une frange de la droite politique en Pologne.

Un roman foisonnant impossible à résumer. Une épopée nomade et messianique veinée de picaresque et d’érudition bien assimilée à travers « sept frontières, cinq langues et trois grandes religions et d’autres moindres ».

Extrait de «Les livres de Jakób»

« Tu as ici toutes les femmes que tu veux, elles sont toutes à toi, comme tous les hommes, corps et âme. Je comprends que vous êtes plus qu’un groupe d’individus qui poursuivent le même but, plus qu’une famille, parce que vous êtes liés les uns aux autres par le péché absolu qu’une famille ne peut pas connaître. Vous êtes unis non pas seulement par le sang, mais aussi par la salive et par la semence. Ce lien est très puissant, il rend les gens plus proches que tout […]. Pourquoi devrions-nous nous soumettre à des lois que nous ne respectons pas, à des lois incompatibles avec la religion de la nature. »

Les livres de Jakób

★★★★

Olga Tokarczuk, traduit du polonais par Maryla Laurent, Noir sur Blanc, Lausanne, 2018, 1038 pages