«Naissance d’un Goncourt»: une jouissive errance

Le dernier récit de Yann Queffélec offre un voyage, improbable et digressif, dans les débuts de son aventure littéraire.
Photo: DR Le dernier récit de Yann Queffélec offre un voyage, improbable et digressif, dans les débuts de son aventure littéraire.

« Le bon voyageur ne sait pas où il va », affirmait Lao-Tseu. Plutôt se perdre, prendre son temps dans chaque détour, bifurquer et, surtout, ne pas s’imposer de destination. Le dernier récit de Yann Queffélec, Naissance d’un Goncourt, prend acte de ces sages paroles et nous offre un voyage, improbable et digressif, dans les débuts de son aventure littéraire.

Tout commence à 28 ans, à bord d’un voilier nommé Aeleutheria, qui signifie « liberté » en grec ancien. Le projet est ambitieux et pourtant simple : faire le tour du monde. Sauf que, dès le départ, les commandes du voilier refusent de répondre. Lorsque le vent tombe, le moteur ne démarre pas.

Il y a que Queffélec, s’il faut en croire son narrateur, est un impulsif, et ce qui lui importait d’abord était de mettre les voiles : « Au moins on était partis, contrairement à tant d’autres. Quand on attend trop, on répare trop, on oublie la mer, on ne part jamais. On ouvre un Café des Amis sur le port en face du bateau qui s’étiole, on rince la dalle aux hommes de bonne volonté. Et la nostalgie se déguise en verre à pied. »

En pleine tempête, il accoste en catastrophe au petit port de Belle-Île-en-Mer. Sur le quai, dans le sifflement du vent et le vacarme des vagues, comme sortie d’un rêve, une femme lui tape sur l’épaule : « Toi, chéri, tu as une gueule d’écrivain. » Cette femme, c’est Françoise Verny. Et cette rencontre est le début d’une longue relation, professionnelle et amicale.

Dès lors, même si le récit ira dans tous les sens, son principal point d’ancrage est un hommage à Verny, éditrice de renom, qui guidera Queffélec dans ses premiers romans, Le charme noir (Gallimard, 1983) d’abord et Les noces barbares (Gallimard, 1985), pour lequel il remporte le Goncourt en 1985.

L’auteur français choisit de tout raconter, de ces dîners mondains aux échanges dans les cercles littéraires, pourvu que Françoise Verny y soit. Son admiration est totale : « Aucune parole de Françoise n’est anodine, aucune. On les oublie, on y repense, on gamberge, on n’en dort plus. »

Celle qui a aussi inspiré le personnage de la reine Zabo de Daniel Pennac, qui savait lire dans le whisky et dont la langue, irrévérencieuse tout autant que sincère, illumine le récit, c’est vrai. Mais sa seule présence ne suffit pas. Trop souvent, le récit s’égare, noyé dans des péripéties anodines qui ne mènent qu’à de faux naufrages.

Heureusement que le style de Queffélec est inspiré. Jubilatoire, même. Rythmé, nourri de réparties, il verse dans une désopilante autodérision : « On a tellement de choses à se dire, Françoise et moi, et c’est moi qui les dis, toutes. »

Naissance d’un Goncourt est, à cet égard, un parfait hommage à la grande éditrice. Un récit désinvolte, tellement bien tourné qu’on lui pardonne ses imperfections : « Et Françoise nous servirait-elle à dîner des plats cuisinés pour animaux domestiques, je serais fichu de lui demander la recette. »

Extrait de «Naissance d'un Goncourt»

« Avec Françoise, on a vite la sensation d’être porté comme si l’on venait au monde. C’est des mots, ça, du blabla d’auteur. J’aimais regarder tes mains décortiquer les paquets de Gitanes, t’entendre souffler, j’aimais quand tu t’exclamais publiquement : “Ah ! Voilà Yann, enfin ! Te voilà, chéri !” Comme si ta vie ou la vie prenait son sens avec mon arrivée, et comme si tu t’ennuyais à périr l’instant d’avant. »

Naissance d’un Goncourt

★★★

Yann Queffélec, Calmann Lévy, Paris, 2018, 230 pages



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