«La vraie vie»: grandir en silence au cœur de la violence

L’auteure belge Adeline Dieudonné se révèle une habile créatrice d’ambiance.
Photo: Stéphane Remaël L’auteure belge Adeline Dieudonné se révèle une habile créatrice d’ambiance.

Sans cesse revisité, trituré et exploité sous toutes ses coutures, le roman initiatique ne surprend que trop rarement, baignant dans un univers d’une banale familiarité construit autour de personnages qui se contentent de renvoyer au lecteur un reflet prémâché et maniéré de la réalité.

Avec son premier roman, La vraie vie, Adeline Dieudonné parvient à tirer son épingle du jeu. Bien qu’elle tombe par moments dans le redoutable piège du lieu commun, l’écrivaine belge se révèle une habile créatrice d’ambiance, dévoilant un univers à la fois sombre et empreint d’espoir dont on ne sort pas indemne.

Dans un pavillon aussi gris que le lotissement parfaitement symétrique et dénué d’imagination dans lequel il se situe, une gamine de 10 ans crée pour son jeune frère un royaume de jeux et de rires, peuplé de sorcières, de carcasses de voiture voyageant plus vite que la lumière et de spectacles de marionnettes désopilants.

Violence familiale

Dans cet espace qui n’existe que pour eux, les deux enfants sont à l’abri des humeurs de leur père, un homme violent et sadique dont la fierté réside dans le regard vitreux et terrifiant de ses trophées de chasse. Jusqu’au jour où un effroyable incident les ancre à jamais dans la réalité, rompant abruptement le dernier bastion de leur innocence.

L’angoisse sournoise et l’horreur latente qui s’immiscent dans l’apparente légèreté d’une narration cynique et mordante sont contagieuses et d’une efficacité remarquable. La narration, limpide et mordante, laisse peu de place à l’imagination, exposant les retentissements de la violence familiale sans s’embarrasser d’euphémismes lyriques.

Cette ambiance sombre et acide atteint son paroxysme lors d’une scène de traque à travers les bois, où la jeune narratrice est désignée comme proie par son père, assouvi par l’effroi et le désarroi.

« Mais ce qui se tenait de l’autre côté du tronc n’avait pas envie d’interrompre le jeu. La terreur coulait de mon âme vers son âme et il s’en repaissait. C’était mon frère, mon père ou autre chose… Et je ne savais pas laquelle de ces trois idées m’horrifiait le plus. J’imaginais une tête difforme, boursouflée de haine, les crocs noirs hérissés hors de sa gueule de reptile. »

La plume tourmentée et fulgurante n’affranchit toutefois pas l’écrivaine de tous les stéréotypes de la trame communément peu novatrice du passage à l’âge adulte et de ses inévitables premières fois.

La crédibilité des personnages secondaires s’avère fragilisée par une absence de nuance et un rôle restreint qui ne consiste qu’à provoquer des réactions émotionnelles chez la narratrice. Seule cette dernière possède un peu plus de coffre. Sa condamnation à camoufler les transformations qui s’opèrent en elle et les ambitions qui l’animent — sans ne jamais cesser de les entretenir — constituent une véritable ode à la féminité et à l’égalité.

Déjà vendu à plus de 36 000 exemplaires, La vraie vie demeure, malgré quelques imperfections, porté par un sens du rythme exceptionnel et plaira assurément aux lecteurs avides d’émotions fortes.

Extrait de «La vraie vie»

« Un groupe de perruches s’est posé sur les branches du cerisier. Plus rien n’avait de sens. Ma réalité s’était dissoute. Un néant vertigineux auquel je ne voyais pas d’issue. Un néant si palpable que je pouvais sentir ses murs, son sol et son plafond se resserrer autour de moi. Une panique sauvage commençait à m’étouffer. J’aurais voulu que quelqu’un, un adulte, me prenne par la main et me mette au lit. Replace des balises dans mon existence. M’explique qu’il y aurait un lendemain à ce jour, puis un surlendemain, et que ma vie finirait par retrouver son visage. Mais personne n’est venu. »

La vraie vie

★★★

Adeline Dieudonné, L’Iconoclaste, Paris, 2018, 270 pages