Gilles Archambault n’est pas sage du tout

La seule leçon que les années auront offerte à Gilles Archambault: une certaine conscience de la fugacité de tout.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La seule leçon que les années auront offerte à Gilles Archambault: une certaine conscience de la fugacité de tout.

Ils ont tout vu, tout vécu et beaucoup écrit. Le Devoir part à nouveau, pendant la période des Fêtes, à la rencontre des doyens de notre littérature — des écrivains de 75 ans et plus —, le temps d’une conversation au sujet de leur œuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se transformer.

« Ma maison d’édition a imprimé cette affiche pour célébrer mes 50 ans de publication et, comme je suis vaniteux, je l’ai encadrée », lance Gilles Archambault en posant pour la photographe dans son bureau d’écriture, sans que ce faux aveu de suffisance arrive à camoufler son incurable timidité. L’écrivain ne connaît plus que le langage de l’autodérision dès qu’il se trouve en compagnie de plus d’une personne.

Sur le mur opposé à celui où est suspendue l’affiche : son propre portrait, peint par un artiste vraisemblablement esclave d’un grave problème de vision, tant l’anonyme bonhomme qui y est représenté ne ressemble pas du tout à notre hôte. Les patrons d’un prestigieux événement auquel il avait l’habitude de collaborer le lui ont offert il y a quelques années, et l’auteur, trop magnanime, ne se résout pas à le jeter.

L’affiche et la croûte ne pourraient mieux incarner les deux pôles entre lesquels Gilles Archambault, 85 ans, oscille sans cesse.

D’un côté : le symbole de cette foi en la littérature que l’on nourrit forcément lorsqu’on y a trouvé, adolescent, le remède à son malaise de vivre. « Les livres ont été pour moi une sauvegarde. » De l’autre : l’image même du ridicule dans lequel s’enfonce quiconque se convainc que sa contribution au monde lui permettra de goûter à l’immortalité ou d’être gratifié par la vie d’autre chose que d’un triste portrait raté. « Gilles Chose », signe-t-il parfois ses courriels.

« Mon autodérision, c’est une façon que j’ai de me débrouiller dans la vie », confiait le romancier tantôt, dans le salon de son appartement du Vieux-Montréal. « Je ne me parle pas autrement dans mon for intérieur. Ça ne veut pas dire que je pense que je suis le dernier des derniers. C’est presque une façon de me protéger contre ma propre vanité. Je sais que la prétention guette souvent ceux dont l’œuvre est plutôt modeste. L’humanité a pu continuer sans un grand écrivain comme Tolstoï, alors imaginez si l’humanité peut se débrouiller sans Archambault. »

Perdre le nord

Ne parlez pas à Gilles Archambault de cette récompense dont le temps investirait les vieux, communément appelée sagesse. « Ça ne s’applique pas à moi, proteste-t-il. Je ne suis pas sage du tout ! À 30 ans, je m’imaginais que je pourrais tout lire. J’ai acheté Saint-Simon dans la Pléiade et je ne l’ai pas fini. James Joyce m’a ennuyé profondément. Ce n’est pas de la sagesse, ça ! Ma culture est pleine de trous. »

La seule leçon que les années lui auront offerte : une certaine conscience de la fugacité de tout. « Ce que j’aurai appris en vieillissant, c’est à peu près ceci : quand on parle d’un grand écrivain, en réalité, on ne parle même pas d’un livre, on parle de passages d’un livre. On retient d’une lecture certains moments. La vie n’est pas différente : il arrive parfois, rarement, que l’on soit ébloui. À 85 ans, je repense à certains moments de ma vie — la façon qu’a eue une femme de me parler, certaines découvertes de lecture — et je suis porté à pleurer devant leur beauté. Il ne s’agit pas de sagesse, mais d’une accumulation de moments où j’ai perdu le nord. »

Une réputation de pessimiste le pourchasse depuis longtemps, sans doute parce que son œuvre est peuplée de personnages d’écrivains ignorés, juste assez talentueux pour avoir légitimement pu rêver d’un jour compter parmi ceux que l’on célèbre. Gilles Archambault, mélomane et lecteur aussi enthousiaste, ne souffre pourtant pas de la même aboulie que ce cortège de velléitaires ne parvenant jamais complètement à se reprocher leurs efforts trop peu énergiques. Il recevait le matin de notre rencontre une invitation de Stanley Péan, auprès de qui il se rend parfois parler de jazz sur les ondes d’ICI Musique ; sa chronique était déjà prête quelques heures plus tard. Un nouveau recueil de récits, Tu écouteras ta mémoire, est attendu en mars.

Ce que j’aurai appris en vieillissant, c’est à peu près ceci : quand on parle d’un grand écrivain, en réalité, on ne parle même pas d’un livre, on parle de passages d’un livre. On retient d’une lecture certains moments. La vie n’est pas différente.

« Cioran dit, dans ses Cahiers : “Je ne suis pas pessimiste, j’aime ce monde horrible.” Pour mon compte, j’ajouterais “mais rempli de tant de beauté” », explique l’ancien collaborateur du Devoir, bien conscient de ce qui ressemble à un paradoxe. Le doux sauvage, jaloux de sa solitude, est de la même manière accablé par le vide de son appartement depuis la mort de son épouse, il y a huit ans. « Je ne fais pas pitié, vous savez. J’aime ma solitude, tout en la déplorant. On avance dans la vie et, dans mon cas, une vérité n’existe plus que lorsque la vérité qui lui est contraire existe aussi. »

Un bon diable

Vous rêvez d’une longue conversation métaphysique sur la vie après la mort ? N’appelez pas Gilles Archambault. « La mort, c’est le sujet le plus idiot au monde, rigole-t-il doucement. Personne ne peut en parler après l’avoir expérimenté. Ça ressemble au sexe des anges. »

Celui qui publiait en 1963 Une suprême discrétion, son premier roman, raconte être traversé par des sentiments divers quant à la proximité (très relative) de son propre départ — « de l’indifférence à la terreur » —, mais ne trouve aucune consolation dans l’espoir que ses œuvres lui survivent. « Je ne crois pas à ça. En fait, je m’en fous. Je souhaite davantage que mes enfants se disent quelque chose qui ressemble à “papa n’était pas un si mauvais diable que ça”. Ce que je trouve vraiment tragique, c’est que la littérature a de moins en moins d’importance dans le monde d’aujourd’hui. »

N’espérez pas, encore une fois, entendre Gilles Archambault se fendre de longues phrases assassines fustigeant une époque d’inculture galopante et autres poncifs bon marché. « Si je dis que je trouve tragique la place qu’occupe désormais la littérature, c’est simplement parce qu’on perd ce qui a été un des enchantements de ma vie.

Vous savez, la fameuse phrase de Montesquieu : « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé » ? Moi, personnellement, lorsque j’ai vécu de véritables douleurs, la lecture, ça n’aidait pas du tout. Dans la vie de tous les jours, cependant, c’est évident qu’on se sent soutenu par tout un univers d’êtres à la sensibilité exacerbée, qui ont cherché grâce à l’expression littéraire à dire le sentiment qu’ils avaient de la beauté et de la complication du monde. »