La mécanique du malheur

Avec «Sérotonine», Michel Houellebecq persiste dans sa critique du libéralisme et des relations amoureuses.
Photo: Boris Roessler Agence France-Presse Avec «Sérotonine», Michel Houellebecq persiste dans sa critique du libéralisme et des relations amoureuses.

Chacun de ses romans est accueilli à la façon d’un oracle. Son dernier tour de piste, Soumission, un roman de politique-fiction imaginant dans un futur proche une France islamisée, était sorti le jour même de l’attentat contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo en janvier 2015.

Quatre ans plus tard, avec Sérotonine, Michel Houellebecq relance les enchères.

Dans le style en apparence neutre qu’on lui connaît, l’écrivain de 62 ans continue à lécher les plaies du malheur avec la mauvaise foi et l’ironie noire qu’on lui connaît. Il persiste dans sa critique du libéralisme et des relations amoureuses, nous offrant un autre portrait peu reluisant de l’homme blanc occidental et de la misère sexuelle de ses contemporains.

Obsessions de l'écrivain

« Toute société a ses points de moindre résistance, ses plaies », écrivait-il déjà dans Rester vivant, un texte de 1991. « Mettez le doigt sur la plaie, et appuyez bien fort. Creusez les sujets dont personne ne veut entendre parler. L’envers du décor. Insistez sur la maladie, l’agonie, la laideur. Parlez de la mort, et de l’oubli. De la jalousie, de l’indifférence, de la frustration, de l’absence d’amour. Soyez abjects, vous serez vrais. »

Chroniqueur ou prophète de malheur de la décomposition sociale de l’Occident — c’est au choix —, Houellebecq n’en démord pas. Ainsi, Sérotonine apparaît vite comme un ressassement sur plus de trois cents pages des thèmes habituels de l’écrivain.

Dans la veine d’Extension du domaine de la lutte (1994) et des Particules élémentaires (1998), on le retrouve plus misanthrope, dépressif, plus alcoolique et misogyne que jamais — toujours gréé de ses convictions antieuropéennes. Chez Houellebecq, semble-t-il, l’évolution consiste à s’enfoncer.

Prototype parfait du héros houellebecquien, avatar sombre et résigné jusqu’à la caricature, Florent-Claude Labrouste, ingénieur agronome de quarante-six ans et français « autant qu’on peut l’être », a le sentiment durable que sa vie est un échec. Habité par la tristesse et la souffrance, il s’attend à ce que la deuxième partie de son existence ne soit, à l’image de la première, qu’un « flasque et douloureux effondrement ».

Dénué de « raisons de vivre comme de raisons de mourir », le narrateur du septième roman de Michel Houellebecq habite Paris — une ville « infestée de bourgeois écoresponsables » qui lui répugne autant que lui répugne son prénom — en compagnie d’une jeune Japonaise vénale avec qui il forme un couple « en phase terminale ».

Après avoir découvert une vidéo dans laquelle la jeune femme apparaît au centre d’un gang bang canin (oui), il décide lâchement de « disparaître », de quitter son emploi et d’aller vivre à l’hôtel en attendant que quelque chose se passe. Le récent suicide de ses parents, qui l’ont laissé avec un compte en banque bien garni, devrait lui permettre de vivre en roue libre pendant un certain temps.


Une nuit sans fin

Sensible à ses souffrances, un médecin lui prescrit du Captorix, un puissant antidépresseur susceptible de provoquer nausées, disparition de la libido et impuissance. Dès lors, ce romantique déçu — surtout déçu de lui-même — nous convie à une sorte de minicérémonie d’adieux « autour de sa bite », faisant l’inventaire méticuleux de ses amours mortes.

De quoi lui inspirer quelques généralités sur l’amour. « Il est mauvais que des aimés parlent la même langue, il est mauvais qu’ils puissent réellement se comprendre, qu’ils puissent échanger par des mots, car la parole n’a pas pour vocation de créer l’amour, mais la division et la haine, la parole sépare à mesure qu’elle se produit, alors qu’un informe babillage amoureux, semi-linguistique, parler à sa femme ou à son homme comme l’on parlerait à son chien, crée les conditions d’un amour inconditionnel et durable. »

Son seul ami, Aymeric, est un ancien camarade de la faculté d’agronomie avec lequel il était resté en contact, aristocrate fin de race récemment quitté par sa femme et ses deux petites filles. Cet agriculteur devenu alcoolique, fasciné par les armes à feu, énième victime de l’amour en lutte contre le prix du lait et la mécanique aveugle des quotas européens, lui loue un petit bungalow au bord de la mer en Normandie.

Malgré un plan pour modifier le cours des choses, « les mécanismes du malheur » sont bien huilés — comme l’est par ailleurs le récit de l’écrivain — et semblent plus forts que tout. Malgré les antidépresseurs, Florent-Claude est entré dans une nuit sans fin. « Je n’avais plus guère d’espoir d’être heureux, mais j’ambitionnais encore d’échapper à la démence pure et simple. »


Un combat

Pour l’auteur de La carte et le territoire (2010, prix Goncourt), aussi poète et essayiste, c’est une autre occasion de dénoncer le triomphe du libre-échange, la course générale à la productivité, d’actualiser une lutte des classes jamais résolue et d’évoquer la déroute inévitable de l’Europe — une Europe incarnée ici par un ornithologue allemand pédophile et une Moldave soumise et fantasmée. Autant d’échos prophétiques à la crise des « gilets jaunes » qui continue d’agiter la France.

Houellebecq — qui a lui-même une formation d’ingénieur agronome — renvoie l’humanité à sa condition animale. Et l’existence est un combat qu’il semble regarder de haut, de très haut. « Qui étais-je pour avoir cru que je pouvais changer quelque chose au mouvement du monde ? » se demande le narrateur de Sérotonine.

Avec ce roman efficace et maîtrisé, mais saupoudré de provocations faciles et prévisibles, parfois si sombre qu’il en devient drôle, l’écrivain anticipe la faillite de l’idée de culture européenne.

Récit implacable d’une déchéance programmée, Sérotonine apparaît surtout comme une nouvelle variation au coeur d’une oeuvre à la cohérence exemplaire. Amer et crépusculaire.

Extrait de «Sérotonine»

« Ma vie ensuite se déroula sans événement notable — à part Yuzu, j’en ai parlé — et voilà que je me retrouvais seul, plus seul que je ne l’avais jamais été, enfin j’avais le houmous, adapté aux plaisirs solitaires, mais la période des fêtes c’est plus délicat, il aurait fallu un plateau de fruits de mer, or ce sont là des choses qui se partagent, un plateau de fruits de mer en solitaire c’est une expérience ultime, même Françoise Sagan n’aurait pas pu décrire cela, c’est vraiment trop gore » (page 184)

Sérotonine

★★★ 1/2

Michel Houellebecq, Flammarion, Paris, 2018, 352 pages (en librairie le 4 janvier)