La brunante heureuse d’Antonine Maillet

Le prochain livre d’Antonine Maillet s’intitulera «Clin d’œil au temps qui passe» et il décrira trois périodes de sa trajectoire: l’aube, correspondant à l’enfance, le plein jour, correspondant à la vie adulte, et la brunante, «c’est-à-dire maintenant».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le prochain livre d’Antonine Maillet s’intitulera «Clin d’œil au temps qui passe» et il décrira trois périodes de sa trajectoire: l’aube, correspondant à l’enfance, le plein jour, correspondant à la vie adulte, et la brunante, «c’est-à-dire maintenant».

Ils ont tout vu, tout vécu et beaucoup écrit. «Le Devoir» part à nouveau pendant la période des Fêtes à la rencontre des doyens de notre littérature — des écrivains de 75 ans et plus — le temps d’une conversation au sujet de leur œuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se transformer.

Il était quatre heures du matin et Antonine Maillet avait les yeux grands ouverts. Incapable de se rendormir. « Quand je me réveille à cette heure-là, ce n’est pas moi qui me réveille, c’est quelque chose en moi qui me réveille », explique la vénérable écrivaine acadienne dans son magnifique appartement de la rue Sherbrooke Ouest, assise devant une toile sur laquelle vous pourrez déceler, au loin, la maison d’enfance de son père, plantée quelque part dans la « banlieue élargie de Bouctouche », blague-t-elle.

« Je me réveille ce matin-là et j’entends une phrase : “A still wink to passing time.” C’est rare que c’est en anglais et que ça me parle en dedans, alors je me suis dit : ça doit être du Shakespeare. » La créatrice de La Sagouine, qui a beaucoup traduit le prénommé William, demande à une amie de retrouver, à l’aide de Google, la pièce dans laquelle se trouve la phrase en question. Résultat : rien. Jetons plutôt un coup d’œil du côté des poètes anglais ! Rien non plus. « La phrase était de moi ! »

Mais Antonine Maillet, c’est l’évidence, n’est pas très still, pas spécialement tranquille. Elle aura 90 ans en mai et nous intime à plusieurs reprises au cours de la conversation, avec l’enthousiasme fiévreux des premiers émois d’une jeune cinéphile, d’aller voir À la porte de l’éternité, le nouveau long métrage de Julian Schnabel, dans lequel Willem Dafoe devient Van Gogh, une interprétation qui l’a profondément émue. La dame visite encore souvent les musées, les salles de cinéma, les théâtres, lit abondamment.

Exit donc le still : son prochain livre s’intitulera plus simplement Clin d’œil au temps qui passe, et il décrira trois périodes de sa trajectoire : l’aube, correspondant à l’enfance, le plein jour, correspondant à la vie adulte, et la brunante, « c’est-à-dire maintenant ».

Mais celle qui nous accueille cet après-midi, prolixe, curieuse, doucement taquine, ne semble pourtant pas avoir établi ses quartiers dans la brunante, lui fait-on remarquer. « C’est parce que la brunante, elle est plus riche qu’on le pense, il ne faut pas la mépriser. C’est la plus belle heure du jour et le mot “brunante” lui-même, il est tellement beau. J’aurais pu choisir “crépuscule”, mais à côté du mot “brunante”… »

Elle le répète une nouvelle fois en en faisant rouler le r, puis reprend son exposé avec la générosité de parole de la professeure qu’elle a longtemps été. « Un des textes de ce prochain livre s’appellera “Et si de Gaulle s’était trompé ?” » Sourcillement de son interlocuteur. Notre hôtesse est fière de son coup, fière de son effet.

« Ce que je veux dire, c’est que de Gaulle ne s’est pas trompé quand il a libéré la France ou l’Algérie, mais il s’est trompé une fois quand il a écrit dans ses mémoires que “la vieillesse est un naufrage”. La vieillesse n’est pas un naufrage pour moi. Au contraire. J’ai le temps de vous parler, le temps de me consacrer à ce que je crois essentiel. Avant, j’écrivais vite, j’écrivais pour publier, on me disait : “Dépêche-toi si tu veux que ça sorte à l’automne.” L’automne, aujourd’hui, c’est ici, c’est maintenant, c’est tout le temps. » Vous vivez un automne éternel ? « Un automne presque éternel, oui. »

Des raisons d’être heureuse

Antonine Maillet avait trois ans et le barbier du quartier venait tout juste de quitter ce monde. « Le mot “mort” circulait dans la maison et j’avais un grand frère qui, pour me provoquer, avait dû dire : “On va tous y passer, tu sais ?” se rappelle-t-elle. Je lui avais répondu : “Moi, je ne mourirai pas !” » Elle rigole, encore attendrie par l’opiniâtreté de l’enfant qu’elle était, capable de narguer d’un même souffle la mort et les règles de conjugaison. « C’est la première phrase que j’ai dite dont je me souviens : Je ne mourirai pas. »

La gamine n’avait pas tout à fait tort : c’est pour défier sa propre finitude que l’on consacre autant de temps et d’énergie à la littérature. « C’est pour qu’il reste quelque chose qu’on écrit, oui, pour qu’il reste ce qu’on n’a pas eu le temps de dire, ce qu’on n’a pas pu dire, ce qu’on n’a pas su dire, ce qu’on ne savait pas qu’on savait dire. »

C’est pour qu’il reste quelque chose qu’on écrit, oui, pour qu’il reste ce qu’on n’a pas eu le temps de dire, ce qu’on n’a pas pu dire, ce qu’on n’a pas su dire, ce qu’on ne savait pas qu’on savait dire

Et aussi parce qu’on ne peut pas s’en empêcher : « Je me souviens d’un monsieur qui m’avait lancé dans un colloque il y a quelques années : “Madame, est-ce que vous écrivez encore ?” Il avait insisté sur le encore. Je lui avais répondu : “Monsieur, est-ce que vous respirez encore ?” »

Mais que reste-t-il à écrire à 89 ans, après une cinquantaine de livres et des dizaines de médailles et de prix (dont un Goncourt pour Pélagie-la-Charrette en 1979) ? Madame Maillet préfère tourner son grand sourire vers l’horizon de son ignorance, qui s’élargit à mesure qu’elle avance, comme une source sans cesse renouvelée de ravissement.

« Qu’est-ce qui me reste à apprendre aujourd’hui ? Tout ! Quand je suis arrivée à la maison avec mon baccalauréat, mon père, la première chose qu’il m’a dite, c’est : “Maintenant, tu sais que tu ne sais rien.” Et il avait raison, je le sais de plus en plus chaque jour. Même les sommités que j’ai rencontrées dans ma vie me l’ont dit : “Si vous saviez comment on ne sait rien !” »

Elle revient au film de Schnabel sur Van Gogh, réitère sa recommandation : « Faut vraiment que vous voyiez ça. » « Très franchement, j’ai du fun dans la vie. Je dis le mot fun parce que c’est ce qui reflète le mieux comment je me sens. Je n’ai pas hâte à la fin, je ne cours pas après la mort, mais je sais qu’elle est là. D’ici là, je m’amuse à écrire, parce que je n’ai rien à prouver. C’est l’avantage d’être dans la brunante : le jour est passé, on a fait son travail et maintenant, on peut en profiter. Je suis au bout du voyage, mais j’ai eu un très beau voyage. Je trouve dans ma brunante des raisons d’être heureuse. »