«La neuvième heure»: remarquables et oubliées

«La neuvième heure» est le huitième roman de l’Américaine Alice McDermott.
Photo: Beowulf Sheehan Opale «La neuvième heure» est le huitième roman de l’Américaine Alice McDermott.

Servantes de Dieu, épouses du Christ ou bonnes sœurs, elles sont souvent des oubliées de l’histoire et des histoires en général.

La neuvième heure, huitième roman d’Alice McDermott (Charming Billy, Ce qui demeure), née à Brooklyn en 1953, s’intéresse au destin de quelques personnages gravitant autour d’une communauté de religieuses catholiques de Brooklyn, à New York, au début du XXe siècle.

Les Petites Sœurs soignantes des Pauvres Malades de la Congrégation de Marie devant la Croix, dont la maison mère est à Chicago, se dévouent auprès des pauvres d’un quartier peuplé pour l’essentiel d’immigrants irlandais.

Les hommes semblent absents de ce monde de labeur et de service, surtout féminin, où avoir un bon mari était une bénédiction, « un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dilapidait pas son salaire au bar ou au champ de courses, ne battait pas ses enfants et ne traitait pas sa femme en esclave ».

De fait, le mari d’Annie, neurasthénique et déprimé, profite de l’absence momentanée de son épouse pour se suicider au gaz. « Il avait reçu une vie et l’avait rejetée. » Enceinte de leur premier enfant, la jeune veuve sera prise en charge par une religieuse particulièrement délurée, sœur Saint-Sauveur, qui va lui trouver un travail dans la buanderie du couvent.

C’est dans cet univers imprégné d’odeurs de lessive et de camphre, entre les piles de vêtements destinés aux pauvres, les jupes de sa mère et l’affection bourrue de nombreuses « tantes », que va grandir la petite Sally, qui va flirter elle-même au sortir de l’adolescence avec la possibilité de prendre le voile et de se joindre à la communauté religieuse catholique.

Une semaine à faire la tournée à domicile des malades en compagnie d’une des sœurs et un aller simple en train pour Chicago suffiront à la convaincre qu’elle n’a pas la vocation, en dépit de ce qu’on lui a appris : « La vie d’une femme est un sacrifice de sang. »

Un sacrifice qu’aura vite refusé sa mère, pour sa part, qui va se lier avec le laitier, M. Costello, dont la femme acariâtre, dépressive et invalide est soignée au quotidien par les religieuses. Ils vont ainsi entretenir pendant des années une liaison discrète, l’homme rendant visite tous les jours à la veuve pendant la « neuvième heure », celle qui correspond à la prière de trois heures de l’après-midi — qui est aussi l’heure à laquelle Jésus serait mort sur la croix.

Un état de « péché mortel » dont ces deux catholiques n’auront aucun mal à s’accommoder.

Roman atmosphérique à l’écriture délicate, dépourvu de sentimentalisme, couronné par le prix Femina en novembre dernier, La neuvième heure suit ainsi l’enfant jusqu’à l’adolescence et nous entraîne avec finesse et équilibre à travers les méandres de conflits moraux.

Extrait de «La neuvième heure»

« Sœur Jeanne croyait avec la certitude d’un témoin oculaire que toute perte humaine serait réparée : l’enfant orphelin retrouverait sa mère ; le nourrisson mort recouvrerait la santé ; la souffrance, le chagrin, les accidents et le deuil seraient tous rachetés au paradis. Elle y croyait parce que, parce que (et elle était seulement capable de l’expliquer aux enfants — elle perdait sa langue quand elle tentait de le dire à des adultes amers, en colère ou malheureux), parce que la justice l’exigeait. »
 

La neuvième heure

★★★ 1/2

Alice McDermott, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud, Quai Voltaire, Paris, 2018, 288 pages



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