Quitter l’ornière

L’écrivaine française de 58 ans a connu un immense succès avec son premier roman, «Le grand marin».
Photo: Joel Saget Agence France-Presse L’écrivaine française de 58 ans a connu un immense succès avec son premier roman, «Le grand marin».

Je voulais d’abord parler du côté premier des êtres humains qui ne savent pas comment s’en sortir », indique Catherine Poulain à propos de son deuxième roman, Le coeur blanc. « Je voulais qu’on sente les choses, poursuit-elle. Je me suis dit : ça va être très physique. Avec de la violence. »

Comment retomber sur ses pieds après Le grand marin ? Plus de 200 000 exemplaires envolés, huit prix littéraires, des traductions dans une douzaine de pays, une adaptation cinématographique en cours, une nouvelle édition en format poche : l’écrivaine française de 58 ans a connu un immense succès avec son premier roman.

Avec, au centre, une femme dans un monde d’hommes, Le grand marin était fortement inspiré des dix années qu’a passées l’auteure en Alaska sur les bateaux de pêche. L’héroïne du roman, Lili, c’était elle, convient Catherine Poulain sans faux-fuyant.

Justement. Avec Le coeur blanc, elle a cherché à se démarquer, à prendre ses distances avec elle-même. « Cette fois, c’est une totale fiction », prend-elle le soin de préciser au téléphone de sa petite voix flûtée à la Jane Birkin.

Sauf que… l’univers parallèle des ouvriers agricoles saisonniers qu’elle décrit dans son deuxième roman, elle connaît. Bien avant son aventure en haute mer, pendant cinq ou six ans dans les années 1980, Catherine Poulain a durement gagné sa croûte dans les champs du sud de la France. C’est dans le même contexte, à la même époque, qu’elle situe l’action de son nouveau livre.

Les bas salaires, le travail rude, l’insécurité, les conditions de vie précaires de ces gens venus de partout, souvent clandestins, les échauffourées avec les habitants du coin… On vit tout ça de l’intérieur, au quotidien, dans Le coeur blanc. « Je me suis dit en écrivant que ça pouvait répondre à des histoires d’aujourd’hui, touchant l’immigration », précise Catherine Poulain.

Du temps où elle était ouvrière saisonnière agricole, une inquiétude la taraudait. Une inquiétude qui est revenue la hanter et qui donne le la de son deuxième roman. « Nous ne vivions pas dans le même milieu social que les autres, et nous étions souvent au bout de nos forces. Je me disais : et si tout s’embrasait… si tout d’un coup il n’y avait plus de limites et que quelque chose de terrible arrivait ? Car nous étions toujours à la limite, de par le travail, de par l’abus d’alcool de certains. Et j’ai imaginé dans mon roman que cela tournait à la tragédie. »

Nous sommes dans un petit village, entre deux montagnes. « Les personnages vivent enfermés entre ces deux montagnes. Et quand les gens sont enfermés, ils deviennent fous. Ça tourne souvent en drame, parce que les choses montent en tension, et évidemment, c’est toujours la proie qui va prendre. Et la proie, c’est souvent la femme. »

La femme en question ici, c’est Rosalinde. Seule dans un monde d’hommes, comme c’était le cas pour Lili dans Le grand marin. Mais Rosalinde n’est pas Lili : un destin tragique l’attend, la chose est annoncée en quelque sorte.

La peur au ventre

Dès qu’elle met les pieds au village, toutes les têtes se tournent. Rosalinde est une femme libre, qui attise le désir. Les hommes en sont fous, ils se disputent ses faveurs. Elle ne veut s’attacher à aucun, elle tient à sa liberté par-dessus tout. Mais la menace pèse constamment sur elle : Rosalinde vit avec la peur au ventre.

Cette peur, Catherine Poulain dit l’avoir souvent éprouvée quand elle était seule au milieu des hommes. « Lorsque j’étais jeune et mignonne, parmi des hommes qui n’étaient pas forcément méchants, je sentais ça : le mâle qui cherche la petite femelle qui traîne par là… »

Rosalinde connaîtra chemin faisant un homme follement amoureux d’elle, possessif et violent. Il lui tape la tête par terre quand ils sont saouls. « Je me suis dit : ce n’est pas très joli, ça va choquer », indique l’écrivaine.

Je me disais : et si tout s’embrasait… si tout d’un coup il n’y avait plus de limites et que quelque chose de terrible arrivait ? Car nous étions toujours à la limite, de par le travail, de par l’abus d’alcool de certains. Et j’ai imaginé dans mon roman que cela tournait à la tragédie.

Hors de question pour elle de justifier la violence des hommes, qu’elle juge abominable. « Mais en même temps, je voulais aller au bout des choses pour montrer que derrière, ce sont des gens qui ne s’en sortent pas avec leurs émotions, avec l’amour, avec le reste. Et donc ça passe par la violence. »

On ne va rien dire de la scène finale concernant Rosalinde, sinon qu’elle est d’une violence inouïe. Cette scène, l’auteure a eu beaucoup de mal à l’écrire. « Je me disais : c’est terrible, je pourrais sauver Rosalinde et je l’envoie au massacre. »

D’un autre côté, se disait aussi Catherine Poulain, « c’est en route, c’est comme le destin qui est en route, quand tout s’est embrasé et que les gens sont devenus fous : on choisit un bouc émissaire, qui va en prendre pour les autres. On choisit quelqu’un pour le massacrer, c’est le cas dans toute société ».

Il faut toujours s’arracher

Mais il y a un contrepoids lumineux dans Le coeur blanc. Il y a le personnage de Mounia, aussi la narratrice de l’histoire. Jeune femme d’origine kabyle, elle débarque un moment dans la vie de Rosalinde, lui apporte réconfort et amitié.

« J’ai choisi de les faire très contraires toutes les deux, explique la romancière, parce que je me suis dit : comme ça, on ne va pas me dire que c’est autobiographique. J’ai pris deux femmes très différentes, deux extrêmes, qui peuvent être toutes les femmes du monde. »

Mounia ne rêve que d’une chose, s’arracher à la misère et à la violence ambiante, en plus de tourner le dos à une relation amoureuse caduque. Elle veut partir, partir loin, jusqu’à Gibraltar. Mounia, c’est l’espoir, pour Catherine Poulain.

« Je voulais dire que parfois, c’est ceux qui s’en vont qui se sortiront d’affaire. Lorsque certaines personnes sont dans l’ornière, et qu’elles choisissent d’y rester, eh bien, elles sont perdues. Il faut toujours s’arracher. »

Cette grande aventurière, qui a exercé trente-six métiers, dont celui de bergère jusqu’à la publication de son premier livre, sait de quoi elle parle. Native de la région de Strasbourg, fille d’un pasteur et d’une professeure, elle a toujours eu la bougeotte. Depuis le début de la vingtaine, entre la France et l’Alaska, ses pas l’ont conduite à Hong-Kong, au Québec, dans l’Ouest canadien, au Mexique, au Guatemala…

Pour Catherine Poulain, aucun doute : « Lorsque ça devient trop dur, il ne faut pas avoir peur, il faut en sortir, quitter l’ornière. »

Le coeur blanc

Catherine Poulain, L’Olivier, Paris, 2018, 256 pages