Demander et obtenir la lune

L’astronaute Bill Anders a pris deux photos en couleurs du lever de la Terre. Celle-ci est la première et deviendra l’un des clichés les plus célèbres du XXe siècle.
Photo: NASA L’astronaute Bill Anders a pris deux photos en couleurs du lever de la Terre. Celle-ci est la première et deviendra l’un des clichés les plus célèbres du XXe siècle.

24 décembre 1968. Noël, quoi, il y a tout juste 50 ans. Après un voyage de trois jours, le vaisseau Apollo 8 franchit les 370 000 kilomètres qui séparent la Terre de son satellite naturel. Les astronautes Frank Borman, James Lovell et William « Bill » Anders deviennent les premiers êtres humains à observer de si près l’astre de la nuit.

Leur capsule, de la taille d’une voiture, se trouve à une centaine de kilomètres de la surface et ils peuvent la décrire précisément. « La Lune est essentiellement grise, explique James Lovell au profit du centre de contrôle de Houston et des Terriens qui l’écoutent. Pas de couleur. Elle ressemble à du plâtre de Paris ou à une sorte de sable grisâtre. »

Son compagnon Bill Anders va en rajouter plus tard en entrevue. « La Lune était plutôt ennuyeuse, dira-t-il. C’était juste des trous d’impacts de météorites. Cela ressemblait à un champ de bataille, comme à Verdun. Le film 2001 : l’odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick, avait montré la Lune très accidentée et anguleuse, mais ce n’était pas ça du tout. »

La perspective de désolation change du tout au tout au quatrième passage en orbite alors que le vaisseau progresse le nez vers la surface. Tout d’un coup, l’astronaute Anders est le premier à apercevoir un lever de la Terre sur un horizon lunaire. Il s’exclame (« Wouah ! Qu’est-ce que c’est beau ! ») et en profite pour prendre deux photos avec un Hasselblad 500 EL. Le cliché en couleur, non programmé, va devenir l’une des images les plus célèbres du XXe siècle.

Ces détails se retrouvent dans le court chapitre sur Apollo 8 qui ouvre le livre Ils ont marché sur la Lune, du Français Philippe Henarejos, consacré aux missions 11, 12, 14, 15, 16 et 17, lesquelles ont permis à une douzaine d’astronautes, tous des hommes et que des Américains, d’alunir et de sautiller dans ce paysage plutôt morne et franchement gris.

« Je voulais intituler ce chapitre prologue, explique l’auteur du très instructif ouvrage. Apollo 8, c’est le moment où les États-Unis reprennent l’avantage sur l’URSS dans la course à la Lune. C’est aussi le premier acte d’exploration. Pour la première fois, des êtres humains font ce long voyage et voient de leurs yeux la face cachée et la surface de la Lune. Ils le racontent et ils reviennent sur la Terre. C’est le premier acte, dans l’esprit de l’exploration. Un peu comme quand les explorateurs découvraient une nouvelle terre et l’observaient à la longue-vue avant de décider où accoster. »

Une passion

Philippe Henarejos est rédacteur en chef du magazine français Ciel et espace. On lui doit une douzaine d’ouvrages d’astronomie. Pour dire si le sujet de la conquête de la Lune lui est venu naturellement.

« Je suis tombé dans les missions Apollo quand j’étais petit », explique le journaliste joint en France. Il s’exprime dans ce bel accent du Sud qu’on entend trop peu dans les médias français. « J’étais fou des explorations lunaires. Je me suis beaucoup documenté pendant des années et je croyais bien connaître cette histoire. Je la connaissais en effet très bien par rapport au grand public, mais quand j’ai commencé à rentrer dans les détails, pour ce nouveau livre, j’ai bien vu qu’il m’en manquait des bouts. »

M. Henarejos a plongé dans la documentation de la NASA (le site Apollo Lunar Surface Journal documente très bien le sujet), lu tous les livres et réalisé des entrevues avec certains astronautes, dont Bill Anders. Sa synthèse raconte pour la première fois en français le cycle complet de l’exploration lunaire, pour ainsi dire d’heure en heure, avec moult détails. Le résultat passionnant se lit un peu comme les récits d’explorateurs des siècles passés, avec en prime une riche iconographie constituée à partir des milliers d’images rapportées par nos Christophe Colomb et capitaine Cook de l’ultime frontière.

« Je me suis attaché à revivre l’aventure pas à pas. Il n’y a rien d’inédit ou d’exclusif, mais il y a une mise en ordre dans un fouillis et un amoncellement d’informations extrêmement techniques que seuls les spécialistes ou les geeks consultent. Mon travail a consisté à extraire d’une masse documentaire ce qui peut intéresser le public. »

Des poubelles

Des essais, des films et des séries sur cette fabuleuse conquête, il en arrive (Le premier homme, de Damien Chazelle, sorti en octobre) et il en viendra encore tout plein à l’approche du 50e anniversaire de l’alunissage d’Apollo 11 et de la célèbre phrase sur un petit pas pour un homme qui fut aussi un saut de géant pour l’humanité.

Le livre de M. Henarejos embrasse cette large perspective. Le programme Apollo a bien sûr servi, en pleine guerre froide, à remporter la course à la Lune contre les Soviétiques. Les quelques centaines de kilogrammes de cailloux rapportés ici ont permis de blinder une théorie sur l’origine et l’âge de la Lune, effectivement arrachée à la Terre après une collision astronomique il y a 4,5 milliards d’années.

« Pour moi, c’est la découverte qui tient tout l’édifice scientifique, dit le journaliste scientifique. Les échantillons rapportés ont confirmé la datation d’un corps céleste et une meilleure compréhension de notre système solaire. Sur la Terre, nous n’avons pas de roches aussi vieilles, en tout cas nous n’en avions pas à l’époque. En plus, il n’y a qu’environ 20 % des échantillons d’utilisés. Le restant est préservé pour des découvertes futures à l’aide de nouvelles techniques. »

Je crois que cette recherche est chère, mais qu’elle n’entre pas en concurrence avec d’autres problèmes sur la Terre. Je veux dire que si nous n’explorons pas la Lune ou le système solaire, l’argent économisé ne sera pas réinvesti ailleurs, par exemple dans la préservation du climat.

Mais le récit inédit propose aussi un tas d’informations plus ou moins anecdotiques. On apprend, par exemple, que pour s’orienter et ne pas se perdre dans les paysages monotones, les astronautes comparaient la taille du module d’excursion lunaire (LEM) à leur pouce, bras tendu. Si le vaisseau pouvait tout entier disparaître derrière le doigt, la distance était de 106 mètres.

On apprend aussi qu’en fait, après les pattes du LEM et avant la botte d’Armstrong, la première chose à se poser sur la Lune en 1969, ce fut un sac de déchets que les deux astronautes d’Apollo 11 ont balancé après avoir ouvert le sas. D’ailleurs, les déchets vont s’empiler au fil des missions et finir par nuire aux déplacements des explorateurs. On pourra y voir une métaphore bien de notre temps.

« Ça manque cruellement de poésie, effectivement, commente M. Henarejos en entrevue. Ils se débarrassent de ce qui gêne. Les astronautes vont jeter des poubelles partout et ces images ont un côté choquant aujourd’hui. »

Une terminaison

Le dernier voyage date de décembre 1972. Harrison Schmidt, né en 1935, est le seul survivant de la mission Apollo 17 et un des quatre hommes encore vivants qui ont visité la Lune. L’intérêt commémoratif actuel pour cette exploration ne doit pas faire oublier que les Terriens se sont vite désintéressés du programme et des images de scaphandriers sautillant dans un paysage morne pour y collecter des échantillons de roche. Un des encadrés du livre rappelle que les grandes chaînes généralistes se sont contentées de résumer les travaux lunaires avec des capsules de quelques minutes diffusées après 23 h.

« Il y avait une volonté ferme de devancer les Russes tout en réalisant un exploit technique et un rêve millénaire de l’humanité, dit l’auteur. Une fois ce travail accompli, tout le reste perd beaucoup d’intérêt. Il me semble quand même qu’il y a eu un défaut d’éducation à l’intérêt scientifique des missions. Tout ce qui est arrivé après Apollo 11, c’était de l’exploration scientifique. Au fond, l’exploit technique est fait avec Neil Armstrong. Après, on le refait et, même si la caméra est magnifique sur Apollo 17, au fond, pour le public, on refait du même. »

Le triomphe de l’astronautique américaine a coûté une fortune, autour de 150 de nos milliards canadiens actuels. Les dirigeants craignaient aussi l’accident fatal qui aurait retourné le public contre eux.

Le rédacteur en chef de Ciel et espace pense qu’il faudrait malgré tout songer à reprendre cette exploration. « Je crois que cette recherche est chère mais qu’elle n’entre pas en concurrence avec d’autres problèmes sur la Terre. Je veux dire que si nous n’explorons pas la Lune ou le système solaire, l’argent économisé ne sera pas réinvesti ailleurs, par exemple dans la préservation du climat. La connaissance, le savoir permettent souvent de ne pas refaire des bêtises. C’est le même esprit de découverte qui animait les Grecs il y a 2500 ans. La raison, la science, l’exploration, c’est encore ce qu’on a trouvé de mieux pour comprendre le monde qui nous entoure. »

Ils ont marché sur la Lune

Philippe Henarejos, Belin éditeur, Paris, 2018, 512 pages