«Capitalisme de plateforme»: un capitalisme faussement social

L’essayiste Nick Srnicek souligne combien la monopolisation des données fait prospérer Google et Facebook.
Photo: Lux L’essayiste Nick Srnicek souligne combien la monopolisation des données fait prospérer Google et Facebook.

Fruits des progrès de l’informatique, des multinationales rendues célèbres par le moteur de recherche Google, le réseau social Facebook ou même le covoiturage Uber auraient fait accéder le capitalisme à un stade « supérieur ». Ce que conteste Nick Srnicek, spécialiste de l’économie numérique. Selon lui, « nous sommes encore et toujours enchaînés à un système qui repose essentiellement sur la concurrence et la rentabilité », mais qui connaîtra son déclin.

Dans Capitalisme de plateforme, son essai percutant sur « l’hégémonie de l’économie numérique », le chercheur britannique montre que, pour remédier à l’affaiblissement du secteur manufacturier, des affairistes se sont tournés vers l’exploitation des données de l’information dans tous les domaines. Il s’agirait d’une activité plus « intelligente », plus « cognitive », plus démocratisée que l’industrie de jadis, du moins en apparence…

Les relations entre consommateurs et entrepreneurs s’y fondent sur un pivot numérique en constituant ce que les observateurs du nouveau modèle économique appellent une « plateforme ». Mais Srnicek ne se laisse pas leurrer par l’attrait de la nouveauté. Il établit qu’en fait « les plateformes se sont vite avérées la manière la plus efficace de monopoliser » les données, comme s’il s’agissait d’une matière première dans la vraie tradition du capitalisme.

L’essayiste souligne combien cette monopolisation des données fait prospérer Google et Facebook. Au premier trimestre de 2016, 89 % des revenus du premier et 96,6 % de ceux du second, précise-t-il, « provenaient des annonceurs publicitaires ». Il s’agit d’une concurrence que certains jugent déloyale, avec la traditionnelle presse d’opinion imprimée en quête, elle aussi, de revenus publicitaires…

De plus, les plateformes, note-t-on, bénéficient d’une gigantesque aubaine : la présence de la main-d’œuvre gratuite des internautes, qui leur fournissent innocemment nombre de précieuses données ! Elles ont beau se piquer d’apporter au capitalisme un sens social inédit, en réalité, pour ne pas trop contribuer aux finances publiques, elles pratiqueraient allègrement l’évasion fiscale. Srnicek ne craint pas de classer Google, Apple, Facebook, Amazon et Uber parmi les champions en la matière.

L’essayiste démystificateur conclut en analysant le phénomène spectaculaire des plateformes défendu par les partisans retors d’une accessibilité superficielle : « Nous n’assistons pas à la fin de la propriété mais bien à sa concentration. » Or, cette évolution typique et sournoise du capitalisme n’échappe pas aux graves fluctuations historiques de ce système. Même l’économiste en chef de Google, Hal Varian, en est conscient.

Srnicek n’est peut-être pas si rêveur lorsqu’il imagine qu’à l’avenir on pourra « collectiviser les plateformes » rendues à bout de souffle.

Extrait de «Capitalisme de plateforme»

« Une multitude de nouvelles tâches peuvent désormais être effectuées en ligne grâce au Mechanical Turk d’Amazon et à d’autres plateformes similaires. Une fois de plus, cela permet aux entreprises de réduire leurs coûts d’exploitation en utilisant une main-d’œuvre bon marché issue des pays en voie de développement. »

Capitalisme de plateforme

★★★ 1/2

Nick Srnicek, traduit de l’anglais par Philippe Blouin, Lux, Montréal, 2018, 160 pages