Le voyeurisme à sens unique de Facebook

Mark Zuckerberg, 34 ans, avait lancé à la blague aux débuts de Facebook qu’il voulait dominer le monde.
Photo: Chip Somodevilla Getty images Agence France-Presse Mark Zuckerberg, 34 ans, avait lancé à la blague aux débuts de Facebook qu’il voulait dominer le monde.

« Il sait tout sur vous. Et vous, que savez-vous sur lui ? » C’est par ce sous-titre accrocheur, prélude au déroulement du récit biographique de Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, que le journaliste français Daniel Ichbiah attise notre curiosité. Cette même curiosité (ou faudrait-il plutôt dire ce même voyeurisme ?) que Zuckerberg s’attarde à décomplexer en nous incitant à lorgner, jour après jour, des parcelles d’intimité de nos « amis ».

Mais ce que l’on découvre assez rapidement en parcourant les pages de Mark Zuckerberg – La biographie, publié aux Éditions de La Martinière, c’est que Zuckerberg et l’empire qu’il a créé en savent bien plus sur nous que ce qu’ils acceptent de nous dévoiler sur eux.

La culture du silence dans la Silicon Valley est devenue « une règle inviolable », nous démontre Daniel Ichbiah. Ainsi, ses demandes d’entrevue avec Mark Zuckerberg ont toutes été refusées. Le biographe a donc dû se rabattre sur d’anciens employés de Facebook pour retracer l’histoire de cette bête tentaculaire, d’une puissance démesurée, voire épeurante, qui rejoint aujourd’hui quelque 2,3 milliards d’utilisateurs.

Pourtant, il y a quelques années, d’autres géants du Web, tels que Steve Jobs et Bill Gates, se sont prêtés aisément au jeu des questions-réponses avec Daniel Ichbiah, qui a tour à tour signé leur biographie. Mais comme des huîtres, ces grandes sociétés du Web se sont progressivement refermées, érigeant autour d’elles des « murailles infranchissables » devant toute curiosité médiatique et populaire. « Autant ces gens sont indiscrets vis-à-vis de nous, autant ils se protègent », s’indigne en entrevue Daniel Ichbiah.

Une bête incontrôlable ?

Car c’est bien cela que nous détaille l’auteur : Facebook en sait énormément sur chacun de nous. Un exemple ? Un étudiant autrichien de 24 ans, Max Schrems, a demandé à Facebook de lui transmettre toutes les données que l’entreprise conserve sur lui. Résultat : un disque contenant un fichier PDF de 1222 pages truffées d’intrusions étourdissantes dans sa vie privée. Ainsi ont été archivées sur les serveurs de Facebook toutes les conversations qu’il a tenues sur le réseau social, les événements qu’il a suivis, les photos qu’il avait effacées, etc.

Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, n’a-t-il pas déclaré en 2011 que « Facebook est la machine d’espionnage la plus épouvantable qui ait jamais été inventée » ? Deux ans plus tôt, précisément le 3 juin 2009, Daniel Ichbiah nous rappelle que Facebook a accepté que la National Security Agency (NSA) aux États-Unis collecte des informations sur ses utilisateurs. Un scandale qui a éclaté au grand jour en 2013 grâce aux révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden.

Cet outil créé pour « rendre le monde plus ouvert et connecté » est-il ainsi devenu une bête « qui a échappé à son créateur » ? « Le tout gratuit sur Internet […] a un prix caché, écrit Daniel Ichbiah. Il induit un possible esclavage de la pensée, une dépendance librement consentie envers des amis qui, peut-être, ne nous veulent pas que du bien. »

 

Et les plus récents scandales liés à l’élection présidentielle de 2016 semblent une nouvelle fois le démontrer. D’abord, le détournement d’une application de Facebook par la société Cambridge Analytica, puis la propagation sur Facebook de fake news émanant d’une usine à trolls de Saint-Pétersbourg, deux actions distinctes visant à favoriser l’élection de Donald Trump.

Après l’avoir niée, Mark Zuckerberg s’est excusé pour cette déroute. « Mais je ne vois pas comment il aurait pu prévoir ce qui s’est passé, souligne au Devoir Daniel Ichbiah. On est sur quelque chose de tellement nouveau, les réseaux sociaux, qui se sont développés tellement vite à l’échelle historique, qu’il découvre les problèmes au fur et à mesure. »

Ambitions présidentielles

C’est là que réside justement aux yeux du biographe une qualité du fondateur de Facebook : sa capacité à s’excuser et à reconnaître ses erreurs. « Il a cette sorte d’attitude dans la vie où il ne cherche pas à avoir raison, mais plutôt à faire le mieux possible », explique Daniel Ichbiah.

Au fil de ce récit bien ficelé, qui s’attarde abondamment — peut-être trop ? — à la genèse de Facebook, on découvre ainsi un homme d’une simplicité désarmante, qui fuit le luxe, et qui aspire avant tout à laisser sa trace dans l’Histoire, en répandant le bien.

« À la différence de Bill Gates ou Steve Jobs, il n’a pas de charisme personnel immédiat. Il est plutôt gauche, mais supérieurement intelligent », note Daniel Ichbiah. « Il sait qu’il va se retrouver dans les livres d’histoire et il voudrait qu’on le compare à de grands personnages qui ont laissé leur marque pour les bonnes choses qu’ils ont faites pour l’humanité », poursuit-il.

À plusieurs reprises, Daniel Ichbiah fait la démonstration que le plus jeune milliardaire américain n’est pas motivé par le pécule. Ainsi, en 2006, Mark Zuckerberg, dans la jeune vingtaine, décline une offre d’un milliard de dollars de Yahoo !, qui souhaite se porter acquéreur de Facebook.

En novembre 2015, au lendemain de la naissance de sa première fille, il annonce conjointement avec sa femme, la pédiatre Priscilla Chan, qu’ils verseront pour le restant de leurs jours 99 % de leur fortune en actions à des oeuvres humanitaires. « Il s’agit de la démarche philanthropique la plus ambitieuse jamais annoncée », écrit Daniel Ichbiah. En 2018, la fortune de Mark Zuckerberg était évaluée à 71 milliards.

Les ambitions du couple sont vertigineuses. Par l’entremise de la Chan Zuckerberg Initiative (CZI), Priscilla Chan et Mark Zuckerberg consacrent des sommes astronomiques pour tenter — rien de moins — « d’éradiquer toutes les maladies par une analyse de l’ADN », explique Daniel Ichbiah.

Alors de quoi sera fait l’avenir de cet homme aujourd’hui âgé de 34 ans, qui lançait à la blague aux débuts de Facebook qu’il voulait dominer le monde ? De programmation, de réalité virtuelle et de drones, détaille le journaliste. Mais peut-être aussi d’aspirations présidentielles. En 2016, Mark Zuckerberg a modifié la structure boursière de Facebook pour pouvoir se lancer en politique sans perdre le contrôle de son entreprise.

Mais peu importe s’il part ou non à la conquête de la Maison-Blanche, cet ancien décrocheur de Harvard, qui a mis la main ces dernières années sur Instagram et WhatsApp, continuera d’agir en filigrane de nos vies. « Du matin au soir, parfois sans le savoir, nous consommons du Zuckerberg », souligne avec une lucidité désarmante Daniel Ichbiah.

Mark Zuckerberg – La biographie

Daniel Ichbiah, Éditions de La Martinière, France, 2018, 328 pages