Palmarès 2018: l’année littéraire québécoise en 12 temps

<p>Jean-Christophe Réhel</p>
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Jean-Christophe Réhel

 

Le dernier chalet

Installé face au fleuve dans un chalet du Bas-Saint-Laurent avec sa compagne, le narrateur vieillissant des trois précédents romans d’Yvon Rivard, Alexandre, se demande ce qu’il devrait faire du reste de sa vie. Nourri par le fleuve « dont c’est la principale fonction depuis toujours de nous rendre visible le mouvement même de la vie entre le début et la fin », irrigué par les mots de Virginia Woolf, Gabrielle Roy et Peter Handke, Le dernier chalet est un roman méditatif à la beauté grave. — Christian Desmeules


 

 

Mère d’invention

La foi est indissociable du doute constant, vous diront les vrais fidèles. Puisqu’il n’y avait personne en 2018 qui soupçonnait davantage d’imposture la littérature que Clara Dupuis-Morency, il fallait donc conclure qu’elle la tenait aussi pour essentielle. Plaidoyer pour une écriture qui accepterait de témoigner de la vie jusque dans sa syntaxe, Mère d’invention rappelait avec pugnacité que l’invention totale est une chimère, ou du moins le luxe de ceux qui vivent sans devoir constamment lutter pour ne pas être réduits au silence. — Dominic Tardif


 

 

Ce qu’on respire sur Tatouine

On a l’impression de le connaître depuis toujours, mais on n’a pourtant jamais rencontré quelqu’un comme lui. Qu’il signe des poèmes (La fatigue des fruitsLa douleur du verre d’eau), ou un premier roman, le plus travaillant des gars indolents — trois livres en un an ! — n’écrit jamais que des mantras parvenant momentanément à oblitérer toutes nos souffrances (bien que sans les nier). Il y a dans cette langue à la fois familière et improbable qu’il invente toute la joie d’être en vie et toute la tristesse des deuils de chaque jour. — Dominic Tardif


 

 

Les couleurs accidentelles

Carnet de bord des lectures d’une anthropologue remettant tout en question, pamphlet fustigeant les contraintes de la féminité traditionnelle, ode au souverain pouvoir de l’imaginaire ; Les couleurs accidentelles incarne splendidement une année durant laquelle l’étanchéité des catégories de genre (tant littéraires qu’identitaires) aura cédé pour de bon, et pour le mieux. La poésie devrait être l’espace de tous les possibles et Roseline Lambert refuse de concevoir autrement l’écriture, refuse de concevoir autrement la vie. — Dominic Tardif


 

 

Crépuscules

Dans un baraquement précaire qui pourrait se trouver au Brésil, au Pakistan ou en Somalie, aux marges d’une guerre jamais bien définie, des déserteurs et des réfugiés luttent pour leur survie, entassés dans des wagons abandonnés au coeur d’un cimetière de drones. Porté par une structure narrative atypique — huit personnages témoignent en alternance de leur quotidien aux frontières des combats —, le roman soulève des questionnements d’une grande contemporanéité sur le choc post-traumatique et l’aveuglement volontaire des grandes puissances. — Anne-Frédérique Hébert-Dolbec


 

 

La femme de Valence

Claire se prélasse sur le toit d’un hôtel de Valence lorsqu’une femme visiblement en détresse lui demande de surveiller son sac avant de plonger dans le vide. Dans les pages suivantes se dévoilera toute l’ampleur de cet instant fugace qui bouleversera à jamais l’équilibre de Claire et qui lancera, des années plus tard, sa fille aînée sur ses traces. Avec une prose d’une remarquable justesse et une maîtrise impeccable du rythme, Annie Perreault explore les conséquences physiques et psychologiques de l’anxiété avec intelligence et sensibilité. — Anne-Frédérique Hébert-Dolbec


 

 

Pinsonia (1500-2011)

De la découverte réelle de l’Amazone en 1500 jusqu’aux dérives actuelles d’une minuscule république imaginaire posée au nord du Brésil, le troisième roman de Rodolphe Lasnes, Pinsonia (1500-2011), suit les zigzags d’un journaliste témoin de la corruption et de la pourriture de son pays. Un mélange habile de roman noir, de récit historique et d’uchronie tropicale, où se rencontrent explorateurs et conquérants, petits escrocs et mythomanes attirés depuis toujours par les promesses de l’Amazonie. Une belle fumisterie. — Christian Desmeules


 

 

Querelle de Roberval

Très librement inspiré du roman Querelle de Brest de Jean Genet, Querelle de Roberval est une fiction sociale et syndicale dont l’oralité et l’univers irascibles et pervers empruntent autant aux poètes maudits qu’à Tarantino et à Rambo Gauthier. Sur fond de grève à la scierie de Roberval, Kevin Lambert met en scène des personnages qui bousculent à fond de train les discours de normalisation hétéronormatifs, capitalistes, chauvinistes et patriarcaux qui régentent les normes sociales. Une oeuvre brutale et bouleversante. — Anne-Frédérique Hébert-Dolbec


 

 

La route du lilas

En compagnie de deux Américaines qui suivent chaque printemps « la route du lilas » au gré de sa floraison, une sexagénaire brésilienne en cavale cherche à rencontrer à Montréal la fille d’une Québécoise qu’elle a connue à Paris dans les années 1960. Entre le Brésil, la France et le Québec d’hier et d’aujourd’hui, La route du lilas est une fresque épique et ambitieuse. Six ans après La fiancée américaine, Éric Dupont livre une ode tantôt féroce, sensible ou fantaisiste au Brésil, aux femmes et au lilas. — Christian Desmeules


 

 

Les villes de papier

Livre hybride à la tonalité très personnelle qui nous promène agréablement entre l’autobiographie et l’exercice d’admiration au service de la « vie parfaite » de la poétesse américaine Emily Dickinson, Les villes de papier, cinquième roman de Dominique Fortier, est un livre sur l’enracinement et la nécessité radicale de se créer un espace à soi. Avec intelligence et sensibilité, l’auteure d’Au péril de la mer y livre aussi une profession de foi envers la littérature comme suprême valeur refuge. — Christian Desmeules


 

 

Le revers

« Êtes-vous contents garçons lourds / êtes-vous prêts à vous taire ? » demande Roxane Desjardins, même si elle connaît sans doute la réponse (pour peu qu’elle se tienne minimalement au fait de l’actualité). Mais au-delà de la lecture post-#MoiAussi qu’appelle son recueil, c’est surtout un acte de résistance que fomente la poète en laissant peu à peu sa patience élimée se transformer en colère, sans jamais perdre de vue l’objectif premier de cette écriture d’une intraitable résolution : rompre toutes les servitudes, désenchaîner sa voix. — Dominic Tardif


 

 

Une affection rare

De l’inflammable intensité des amitiés définissant l’entrée dans l’âge adulte, Catherine Lemieux tire autant un roman qu’un cocktail Molotov. Elle chante ainsi l’urgence de tout refuser, ne serait-ce qu’afin de se prémunir contre cette épidémie de sagesse et de servilité ravageant ce monde à pleurer, plus triste que la plus triste des chansons de The Cure. Voici une solennelle prière pour demeurer punk toujours, une décharge électrique capable de raviver l’espoir envers cette laide et exaltante de vie chez le trentenaire le plus engourdi. — Dominic Tardif




Meilleur livre jeunesse 2018

Cela aurait pu être L’homme qui faisait peur aux oiseaux, pour la singularité du sujet, ou encore La crème glacée fond plus vite en enfer, pour l’angle choisi, mais, entre toutes, Stéphanie Lapointe et son roman graphique Jack et le temps perdu aura été la lecture la plus touchante de 2018. Le dilemme de cet homme déchiré entre retrouver son fils, avalé par la baleine, et retourner sur terre, pour rejoindre sa femme et tout lui raconter, met en lumière de façon poétique, sensible et bouleversante la peine vécue par trois solitudes qui auront perdu leur vie à attendre.
 

Jack et le temps perdu

Stéphanie Lapointe et Delphie Côté- Lacroix

(Quai no 5)

Marie Fradette

L’essai québécois de l’année

À l’heure où le Parti québécois s’étiole, où Québec solidaire, pourtant si prometteur, se perd dans l’insoluble conflit entre inclusion et laïcité, paraît une biographie substantielle, révélatrice de celui qui, à la fois révolutionnaire et mystique, a donné à l’indépendantisme québécois un sens plus profond, plus vaste, plus moderne. Jusqu’à la folie, Vallières a voulu, le premier, faire comprendre à nos militants qu’un autre monde est possible.
 

Dissident – Pierre Vallières (1938-1998)

Daniel Samson-Legault (Québec Amérique)

Michel Lapierre