L’énigme Kafka

À sa mort à 40 ans, Kafka laissait derrière lui des pages et des pages de textes, dont ce manuscrit du «Procès».
Photo: John MacDougal Agence France-Presse À sa mort à 40 ans, Kafka laissait derrière lui des pages et des pages de textes, dont ce manuscrit du «Procès».

Rançon de leur succès, effet secondaire d’une biographie hors norme, malentendus habituels : certains écrivains appartiennent à une catégorie enviable. Celle des écrivains que l’on connaît souvent sans même les avoir lus. Cervantes, son chevalier à la Triste Figure et ses moulins à vent, Proust et sa madeleine en font partie. Shakespeare et Flaubert y sont aussi.

Franz Kafka (1883-1924), l’un des écrivains majeurs du XXe siècle, en fait lui aussi partie.

Employé modèle dans une compagnie d’assurances, pionnier de l’absurde, écrivain torturé habité par le doute, fils en état de guerre permanente contre son père, promeneur dans les ruelles brumeuses de Prague, incertain avec les femmes — sa relation ratée avec Felice Bauer est devenue légendaire —, Kafka charrie lui aussi son lot de lieux communs.

Dans La métamorphose, le plus long texte publié du vivant de Kafka, après une nuit de « rêves agités », un homme se réveille dans son lit transformé « en une énorme bestiole immonde ». Dans Le procès, adapté au cinéma en 1962 par Orson Welles, le plus connu des trois romans de l’écrivain praguois de langue allemande avec Le château et Le disparu [Amerika], le héros, Joseph K., se voit projeté dans les dédales d’une justice sans visage, accusé peut-être à tort d’un crime qu’il ignore.

Un luxe nécessaire

 

Signe d’une actualité encore pertinente, alors que ses histoires mystérieuses continuent d’inquiéter et de fasciner, viennent de paraître les deux premiers tomes d’une nouvelle traduction des œuvres complètes de l’écrivain dans la fameuse collection de la « Bibliothèque de La Pléiade » chez Gallimard. Une édition critique qui vient remplacer celle qui avait paru entre 1976 et 1989. Cette nouvelle édition s‘appuie désormais sur l’édition Fisher, l’édition allemande « définitive ».

En plus d’un fantastique appareil critique mis à jour, il s’agissait de dépoussiérer, de combler certains trous laissés par les premiers traducteurs français de Kafka — notamment Alexandre Vialatte et Claude David. Un luxe nécessaire.

On trouvera dans ces tomes I et II, en plus des trois grands romans, toutes les nouvelles et tous les récits publiés par Kafka (La métamorphose, Dans la colonie pénitentiaire, Un médecin de campagne et Un virtuose de la faim en font partie), en plus d’autres récits et de fragments tirés des carnets et de son journal. Deux autres volumes, à venir, réuniront son journal, sa fascinante correspondance, éditée cette fois par ordre chronologique, ainsi que d’autres textes.

Une montagne de papiers

 

À sa mort à 40 ans, des suites de la tuberculose qu’il traînait depuis quelques années — maladie qu’il avait interprétée comme une conséquence de sa crise existentielle permanente —, Kafka laissait derrière lui une véritable « montagne de papiers » : lettres non expédiées, liasses de feuillets volants, cahiers, carnets, esquisses, etc. Un fouillis, une œuvre inachevée, peut-être, mais monumentale.

On le sait, Max Brod a refusé d’obtempérer aux dernières volontés de son ami. Auteur de la première biographie de Kafka en 1937, il a même fait le contraire. Un « testament trahi » qui aura permis de sauver deux fois l’œuvre de Kafka. La nuit de mars 1939 où les nazis entraient dans Prague, Brod a réussi à s’enfuir en emportant dans sa valise les manuscrits de Kafka qui étaient en sa possession, avant d’aller s’installer en Palestine — les trois sœurs de Kafka seront assassinées dans les camps d’Auschwitz et de Chelmno.

Jean-Pierre Lefebvre, professeur émérite de littérature allemande à l’École normale supérieure qui a dirigé cette nouvelle édition des œuvres complètes de l’écrivain (il a aussi traduit Kant, Hegel, Freud, Paul Celan, Stefan Zweig, Rilke et Hölderlin), a raison de souligner son « ambivalence absolue ». Le matin de sa mort, malgré ses volontés d’autodafé, Kafka corrigeait encore les épreuves d’Un virtuose de la faim, son ultime recueil de nouvelles, qui devait paraître chez un éditeur de Berlin.

L’ambiguïté de Kafka est en effet fondamentale. Écrire ou ne pas écrire. Publier ou pas. Se marier ou rester célibataire. Être Juif ou Allemand.

Du reste, et c’est là peut-être sa plus grande qualité, l’œuvre de Kafka semble résister aujourd’hui encore à toutes les lectures : psychanalytiques, biographiques ou politiques. Elle résiste même en partie au judaïsme (alors que son œuvre ne met en scène aucun Juif et que jamais même le mot « juif » n’y est prononcé). D’une époque à l’autre, on y met ce que l’on veut. L’homme se confond encore avec son œuvre tandis que l’énigme, elle, demeure entière.

Mais, partout, Kafka revendique la primauté de la littérature sur la vie. Son œuvre est une tentative d’évasion du réel, de la famille, de Prague, de l’époque, de son propre corps. Dans une lettre de 1913 à sa fiancée Felice Bauer, il tenait à lui préciser qu’il n’avait pas de « penchant pour la littérature ». Mieux ou pire : il était tout entier littérature.

Si sa vie était un combat, la littérature était pour lui du même ordre. « Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? » écrivait-il à son ami Oskar Pollak en janvier 1904.

Œuvres complètes, I et II

★★★★★

Franz Kafka, dirigé par Jean-Pierre Lefebvre, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », Paris, 2018, 1408 et 1088 pages

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