«Series of Dreams»: quand Bob Dylan se fait son cinéma

Simon Laperrière, enseignant en cinéma à l’Université de Montréal, entreprend, avec son essai, un véritable voyage à travers la mythologie américaine contemporaine entourant «la voix d’une génération».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Simon Laperrière, enseignant en cinéma à l’Université de Montréal, entreprend, avec son essai, un véritable voyage à travers la mythologie américaine contemporaine entourant «la voix d’une génération».

« Dès ses premiers pas sur scène, Bob Dylan ne peut échapper au cinéma. » À la fois muse, cinéaste, analyste, scénariste et personnage de fiction, la légende du folk projette à l’écran son influence incontestable et indétrônable sur la culture populaire, semant ici et là des indices sur son processus créatif et ses sources d’inspiration.

Des réalisateurs aussi influents qu’Andy Warhol, D.A. Pennebaker et Sam Peckinpah lui confient des rôles, alors que d’autres, tels Jean-Luc Godard et Todd Haynes, rendent hommage à son génie, à sa carrière, sans occulter les nombreuses controverses qui l’accompagnent, renforçant sa légende. Dans sa prose, sa passion pour le septième art est tangible, avec des clins d’œil à Hitchcock, à Gregory Peck, au Titanic de James Cameron, à Martin Scorsese et à Batman.

Fasciné par l’insaisissable artiste et par les nombreuses théories qui entourent sa carrière, Simon Laperrière, candidat au doctorat et enseignant en cinéma à l’Université de Montréal, entreprend, avec l’essai Series of Dreams. Bob Dylan et le cinéma, un véritable voyage à travers la mythologie américaine contemporaine entourant « la voix d’une génération ».

« Je suis un grand admirateur de la musique de Bob Dylan, raconte Simon Laperrière, rencontré dans un bistro non loin de l’université. Mon père écoutait constamment Hugues Aufray, qui chantait ses traductions. De fil en aiguille, j’ai découvert l’artiste derrière ces textes magnifiques, un artiste capable d’exprimer des états d’âme mettant en évidence toute la complexité de la nature humaine et d’inspirer un nombre incalculable de gens. »

Artiste de la fuite

Déjà au fait de l’influence et des liens de Dylan avec le cinéma, le jeune auteur a mené une recherche consciencieuse, contactant des collectionneurs du monde entier pour mettre la main sur des copies d’œuvres depuis longtemps exclues de la circulation, dont le mythique Ronaldo and Clara, réalisé par l’artiste à la fin des années 1970.

« À l’écran comme dans la vie, Bob Dylan est un artiste de la fuite. Ses biographies se contredisent, il prend plaisir à mentir et refuse de commenter son processus créatif. Très conscient de son image et de la place qu’il occupe sur la scène musicale, il prend plaisir à jouer avec les attentes et à entraîner le spectateur dans des destinations totalement inattendues, du folk à l’électro, en passant par la télévision et les publicités de Victoria’s Secret. Sa carrière peut se résumer par la question : mais qu’est-ce qu’il fait ? »

Or, son amour du cinéma et les nombreux hommages qui ponctuent son œuvre pourraient bien être révélateurs des motifs derrière ses choix de carrière et ses influences artistiques. Motifs que Simon Laperrière s’est donné comme défi de décoder et d’interpréter, dans une démarche tant théorique et documentée que fabulatrice et jubilatoire, qui entraîne le lecteur sur des sentiers plus étonnants les uns que les autres.

Le tout prend la forme d’une série de fragments — une structure éclatée et non chronologique largement inspirée du film biographique I’m Not There de Todd Haynes, lequel dépeint les nombreuses apparitions, réelles, chantées ou imagées de Dylan au cinéma à travers ses rencontres réelles et fictives avec Sam Shepard, Martin Scorsese, Cate Blanchett, Joan Baez, le Joker et plusieurs autres.

« Ce format m’a permis d’aborder l’œuvre de l’artiste de façon très libre et de sortir du cadre strictement académique, précise Simon Laperrière. Bien que plusieurs chapitres soient documentés, je me suis permis quelques fantaisies et quelques impressions personnelles. L’écriture fragmentée me permet d’aborder une multitude de thèmes et de disciplines — d’un compte-rendu d’un livre de Sam Shepard sur son expérience de tournage à l’évocation du diable au cinéma à partir d’une chanson de Dylan. »

Nombreux écueils

Cet éclectisme, qui permet tant aux néophytes qu’aux admirateurs de la première heure de trouver leur compte, accorde à l’auteur la liberté de s’éloigner de la biographie élémentaire et de démontrer par l’anecdote l’importance de Dylan dans l’histoire et l’évolution culturelle de l’Amérique.

« Dans l’écriture même de ses textes, il puise dans tout un prisme culturel très américo-centré. Loin de vivre dans une tour d’ivoire, il fait constamment référence à des figures populaires, de Brigitte Bardot à Alicia Keys, en passant par Leonardo DiCaprio. Les nombreuses interprétations qu’on peut en faire nous amènent à réfléchir sur ce qu’on projette sur Dylan et, par conséquent, sur nos propres fantasmes et ambitions. »

Avec un sujet aussi paradoxal et incompris, les écueils étaient nombreux. « Il m’est arrivé à certains moments de me demander si Dylan ne m’avait pas berné et si je n’étais pas en train de suivre un sentier qui n’avait de sens que pour moi. J’ai dû me retenir d’emprunter certaines directions un peu trop tirées par les cheveux. Ce que je retiens de l’expérience, c’est que le mystère Dylan n’a pas fini de prendre de l’ampleur. Il est et demeurera une légende et un mystère bien au-delà de sa mort. »

Critique de «Series of Dreams»

« La vie de Bob Dylan est une fiction collective.» Un mythe renforcé par les nombreuses apparitions, réelles ou imagées, de la légende du folk au cinéma. Par le biais des nombreuses vies de Dylan sur grand écran, de ses apparitions souvent excentriques aux œuvres dans lesquelles se déploient ses compositions, en passant par les nombreux artistes qu’il a inspirés, Simon Laperrière offre une interprétation à la fois éclatée, rigoureuse et un tantinet opaque pour les néophytes des choix artistiques de l’artiste et de son influence sur son époque, entraînant de ce fait le lecteur dans un voyage au cœur d’une Amérique dont la légende n’a d’égale que celle de ses idoles. À l’image de la carrière du chanteur, l’essai surprend au détour, débusquant l’influence de Dylan dans les endroits les plus inattendus: du Joker de Heath Ledger à Inside Llewyn Davis des frères Coen. Les admirateurs et les cinéphiles trouveront leur compte dans cet hommage qui se tient loin des codes traditionnels de la biographie — peu appropriés à l’artiste énigmatique — et offre une multitude de pistes de réflexion sur le processus créatif, l’obsession et le rêve américain.


 

Series of Dreams

★★★

Simon Laperrière, Rouge Profond, Aix-en-Provence, 2018, 140 pages