Mary MacLane, redécouverte d’un génie de l’autofiction

Portrait de Mary MacLane en 1918 
Photo: Wikicommons Portrait de Mary MacLane en 1918 

« Si j’étais née homme, à l’heure qu’il est j’aurais déjà fait forte impression sur l’univers — ou du moins l’une de ses parties. Mais je suis femme, et Dieu, ou le Diable, ou le Destin, ou quiconque est responsable de mon sort, a écorché l’épaisse enveloppe extérieure de ma peau et m’a balancée au milieu de l’existence… », écrit Mary MacLane, 19 ans, en 1901, avec lucidité. Car sa langue et sa fougue fulgurantes, son intelligence de la forme qui lui fait inventer l’autofiction avant l’heure et son grand talent d’écriture seront restés trop longtemps dans les craques de l’histoire littéraire. (Re)découverte.

C’est la maison américaine Melville House qui a réédité en 2013 son portrait, best-seller de 1902, I Await The Devil’s Coming. Les Éditions du sous-sol suivent avec Que le diable m’emporte, impeccable version française. Hélène Frappat, traductrice d’expérience et auteure (Lady Hunt, N’oublie pas de respirer, tous deux chez Actes Sud), a été saisie à la lecture de ce texte qu’on lui offrait de transposer en français. Frappée d’un « immense enthousiasme face à l’intensité littéraire de ce “journal” qui ne ressemble à rien de ce que j’avais lu auparavant », a-t-elle confié au Devoir.

Journal de son corps

Car Mary MacLane (1881-1929), un peu comme une Nelly Arcan de l’âge d’or américain, se fait, par ce portrait qu’elle trace jour à jour sur trois mois, une des pionnières du féminisme (« Faites que jamais, je l’affirme, je ne devienne cet animal anormal, impitoyable, cette monstruosité difforme — une femme vertueuse »), mais aussi du confessionnalisme. Elle nourrit sa création de vécu, d’intime, de blasphèmes, de traumatismes, comme le fera plus tard une certaine Sylvia Plath.

« Il est rare d’assister à ce qui est pourtant la matière de toute création littéraire : la description d’un autoengendrement », analyse Mme Frappat dans sa cristalline préface.

Voilà que quelque chose hurle à l’intérieur de moi, mais j’ignore ce que c’est — et la raison de ce hurlement. Ça grogne et ça gémit. Il n’y a aucune satisfaction à être une folle — absolument aucune.

 

Et MacLane engendre dans la foulée « l’autobiographie organique », poursuit la traductrice. « Elle fait entrer le corps, son corps dans l’écriture. Ses organes — son foie exceptionnel […], les sucs de son estomac, ses hanches minces, son odorat sensible au parfum de l’aubépine blanche, l’exaltation de ses fibres, de ses nerfs, l’endurance de ses jambes. […] Un corps de femme vibrant, électrique, tient littéralement la plume. » Un corps jeune, intense ; qui sent, réclame et espère ; dont le coeur de bois palpite entre la solitude des longues heures à marcher dans les sables stériles qui entourent la trop petite ville de Butte, au Montana, et les sursauts donnés par les attentions de l’aimée dame anémone.

« C’est la grande originalité de cette autobiographie, bien loin du “journal intime” auquel on confinait les femmes à l’époque », poursuit Mme Frappat en entretien. Une originalité renforcée par la fronde de l’auteure, jusqu’à la méchanceté, par son esprit d’analyse bien baveux, par sa force littéraire. Lisons, pour voir : « Tout ce dont j’ai besoin, sur terre, c’est de m’allonger dans la chaleur du soleil et de sentir le cochon en moi se rouler et patauger dans la boue. Quelle folie d’avoir gâché mes nerfs de boue dans un questionnement sans fin ! Calme-toi, femme folle, laisse les choses advenir. Ton âme est une âme de boue folle, que gouverne le cochon ; ton coeur est un coeur de boue folle, qui n’a pas d’autre désir que le cochon ; ta vie est une vie de boue folle, c’est la vie du cochon.

« Voilà que quelque chose hurle à l’intérieur de moi, mais j’ignore ce que c’est — et la raison de ce hurlement.

« Ça grogne et ça gémit.

« Il n’y a aucune satisfaction à être une folle — absolument aucune. »

Les humeurs d’une langue

Mary MacLane se heurte là à la difficulté d’être authentique en écriture, à l’apparition même involontaire d’un personnage dès qu’on se joue à la fois auteur, narrateur et personnage. « Sa phrase se nourrit de ces longues appositions typiques de la langue américaine, qui sont très difficilement transposables en français [langue qui s’appuie beaucoup plus sur l’articulation, l’entremêlement] », analyse Hélène Frappat. « Mais il fallait faire entendre ces appositions qui relèvent de sa mélopée. Par ailleurs, comme Jane Austen à laquelle je la comparerais, elle use beaucoup des ruptures de ton [lyrisme/sécheresse], qui contribuent à l’ironie, à l’humour aussi de son livre [je riais souvent en traduisant]. »

Cette traduction a constitué un tournant chez Mme Frappat. « J’ai beau traduire depuis longtemps, Mary MacLane m’a galvanisée et m’a fait prendre conscience de la joie, pour un écrivain, qu’il y a à s’abandonner à ce double mouvement existentiel et créateur : vampiriser [travail de l’écrivain]/être vampirisé [travail du traducteur]. Si l’on laisse advenir une totale porosité, les deux se nourrissent magnifiquement. »

Sa vie est un roman

La jeune vie écrite de Mary MacLane est fantastique. Sa « vraie vie » tient du roman. Née à Winnipeg, attendant jeune adulte son Diable et son Bonheur au Montana, quand son portrait tombe dans l’oeil de l’éditrice de Chicago Kate Chopin, elle devient, à 21 ans, une petite star. Quelque 100 000 exemplaires de The Story of Mary MacLane — titre plus sage que I Await The Devil’s Coming — auraient trouvé preneur en quelques mois, malgré des critiques négatives. Un succès qui permet à l’auteure de quitter son trou, d’adopter une vie bohème et de jouer pleinement son rôle de jeune scandaleuse. Une vie amplement relayée par les journaux de l’époque. En 1918, elle adapte son deuxième opus,I, Mary MacLane, en film muet, le réalise et y interprète son propre rôle. Men Who Have Made Love to Me fait aujourd’hui partie des films fantômes aux pellicules à jamais perdues, dont il ne reste que souvenirs et une reconstitution contemporaine pensée de là par Katherine Allen.

 
Photo: Wikicommons Affiche du film «Men Who Have Made Love to Me» (1918), adaptation du livre «I, Mary MacLane» de Mary MacLane, dans lequel elle réalise et interprète son propre rôle.

Mary MacLane s’y adressait, croit-on, directement à la caméra, fumant, racontant ses aventures sexuelles avec des hommes — puisqu’elle était ouvertement bi. Elle y parlait du « Littéraire », du « Fils du baronnet », du « Mari d’une autre », entre autres. Le film n’aura pas le succès escompté, et contribuera peut-être à l’estompement de MacLane, personnalité publique. La femme, elle, meurt mystérieusement « de cause inconnue » dans une chambre d’hôtel, à quarante-huit ans.

Vingt-neuf ans plus tôt, elle écrivait ressentir, « avec une terrible certitude, que le monde sauvage ne tient pas une seule parcelle de repos pour moi, qu’il n’y aura jamais de repos, que mon âme de femme continuera à poser des questions, des siècles après que mon corps de femme sera enterré sans sa tombe ». Elle avait heureusement raison.

 

Que le diable m’emporte

Mary MacLane, traduit de l’anglais des États-Unis par Hélène Frappat, Éditions du sous-sol, Paris, 2018, 190 pages