Chacun cherche son livre

C’est Hélène Piché, compagne pendant presque 40 ans du libraire Richard Gingras, qui tient la barre du Chercheur de trésors depuis le décès subit de ce dernier, en 2017. Dans ses bras, Métisse le chat, qui refuse de quitter les lieux et les livres.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est Hélène Piché, compagne pendant presque 40 ans du libraire Richard Gingras, qui tient la barre du Chercheur de trésors depuis le décès subit de ce dernier, en 2017. Dans ses bras, Métisse le chat, qui refuse de quitter les lieux et les livres.

Il y a bien du va-et-vient ces jours-ci au Chercheur de trésors, rue Ontario, près de Panet. C’est aujourd’hui même en effet le 40e anniversaire de cette microlibrairie. Un tout petit lieu, ouvert le 11 décembre 1978, encore plein de livres jaunis, de raretés, de poussières, de relents de fumée de cigarette. Un lieu précieux. Pour les trouvailles qu’on pouvait y faire, comme souvent nulle part ailleurs, dans les piles bancales — vieux recueils des éditions des Herbes rouges, des vintages IXE-13, des oeuvres de tous jeunes éditeurs pas encore distribués, d’historiques Canadiana sous vitrines verrouillées.

Un lieu connu aussi pour les soirées à refaire le monde, surtout le monde littéraire — conversations, bières du jeudi soir, revue-fanzine Steak haché où publie et s’engueule qui veut, sans travail éditorial et bienvenue à tous ! Mais l’anniversaire est triste, tombant un an après le décès subit du propriétaire, Richard Gingras, influenceur littéraire et maître d’un réseau social pas numérique.

J'ai déniché chez Richard des plaquettes publiées à compte d'auteur de Patrice Desbiens: Leçons de noyadeDéchu de rien et Inédits de vidé. Cinq dollars chacune. Ces plaquettes ont par la suite été reprises dans le premier recueil [de Desbiens] chez l'Oie de Cravan, En temps et lieux. C'est aussi chez [Richard] que j'ai laissé des exemplaires de mon tout premier livre, Saint-Rouge, un livre-objet créé par Robert Le Relieur Fou Tanguay, en 2005. Le plus beau, pour moi, ça demeurera ces livres en vitrine qui jaunissaient dans le soleil. Ceux qui restaient là longtemps étaient presque translucides.

 

Le fantôme du libraire Richard Gingras est le plus jeune des beaux esprits qui hantent le lieu, dont ceux très tatoués de Denis Vanier et de Josée Yvon. « Richard, c’était un pirate du livre », soupire en souriant Claudine Vachon, poète et éditrice chez Rodrigol, racontant comment le libraire pouvait, sur la gueule d’un client, prétendre ne pas avoir un titre recherché pour le ressortir pour un autre acheteur quelques semaines plus tard.

Un pirate passé de l’autre côté du miroir. C’est Hélène Piché, sa veuve, encore mue par la douleur et les yeux qui se remplissent aussitôt de larmes quand elle parle de son amour — « hé, 37 ans ensemble… » —, qui a repris la barre. Et c’est pour jeter du lest qu’elle liquide, à partir d’aujourd’hui, une grande partie des livres, à 50 % de rabais. Au-dessus de 100 000 titres, en désordre. « L’inventaire était juste dans la tête de mon père, dit Guillaume Gingras. Il savait toujours s’il avait un bouquin, et où, quelle édition… » Et des archives, des photos, 30 ans d’affiches culturelles de la ville de Montréal, des merveilles au milieu de cartons de paperasses bonnes à jeter, des présentoirs qui viendraient de la librairie d’Henri Tranquille.

J'allais souvent lui vendre des livres quand j'étais cassé. Une fois, les deux livres à compte d'auteur de Richard Desjardins:"Donne-moi ce que tu veux". Il m'a donné 50$... Richard Gingras a toujours appuyé mes folies.

 

« J’aurais aimé voir un collectif de libraires fonder là une coop, ou un musée », poursuit M. Gingras fils. « Mais faut voir la réalité en face. On n’a pas trouvé preneur ; on n’aurait pas voulu vendre ça à n’importe qui non plus. » Et le lieu est si tissé à la personnalité de Richard Gingras, si unique qu’il en est difficilement transférable.

Car Richard Gingras était un libraire à deux faces. Un de ses visages est celui d’historien du livre, capable d’évaluer et de reconnaître les raretés, de les vendre, de leur trouver des collectionneurs aimants. Son premier local, rue Sainte-Catherine, loge un lot issu de la Bibliothèque antonienne des Pères franciscains de Québec. L’histoire est connue : le jour de l’emménagement, restait entre les murs précédemment aussi occupés par une librairie, un seul et unique livre : Le chercheur de trésors ou l’influence d’un livre, de Philippe Aubert de Gaspé, considéré comme le « premier roman canadien ». Il déménagera rue Ontario en 1988.

L’autre visage de Richard Gingras est celui d’acteur de la contre-culture, rockeur à ses heures, éditeur de la revue Steak haché — une centaine de numéros, gratuits, et quelques scissions littéraires, entre 1998 et 2007. Il était aussi fan absolu et voisin de Denis Vanier. Plusieurs croient d’ailleurs que la légende qui entoure aujourd’hui Denis Vanier a été grandement créée, sculptée par M. Gingras.

Une fois, je suis tombé sur un numéro des Écrits du Canada français à la librairie. On y retrouvait un poème de Louis Geoffroy publié à l’âge de genre 16 ans. Un concours, de mémoire. Je l’ai montré à Richard qui, sans mot dire, a biffé le prix [2$] pour le corriger [20$].

 

Nouveau chapitre

« On ne se mentira pas, les livres se vendent de moins en moins », poursuit le fils du libraire. « Chaque année, mon père voyait son chiffre d’affaires baisser. Ce sont les évaluations de livres anciens qui lui permettaient de rester en activité. Avec son savoir en moins, c’est vraiment difficile de garder le fort. Chaque mois, Hydro et la Ville ne nous oublient pas. »

Richard était de notre spectacle Pôle Sud [avec Émile Proulx-Cloutier]. On avait un segment avec lui, son rire et sa brillance. Son côté parfaitement baveux. "Bientôt, j’va mettre une petite pancarte devant ma librairie : Musée, 5$ l’entrée!"

 

La vente de livres rares et anciens se poursuivra à terme en librairie virtuelle, mais pour l’instant, « il faut vider un peu le local », explique Guillaume Gingras. « Mon père m’avait montré jeune à revirer ce qu’il appelait affectueusement les “fatiquants” et les “vendeux d’cossins”», se souvient-il. « Un bon jour, un client argumentait avec mon père depuis quelques minutes à propos d’un livre rare. Il voulait faire baisser le prix, qui était, disons de 200 $. “Peux-tu me faire un meilleur prix ?” et Richard de lui répondre du tac au tac, avec son ton pince-sans-rire : “Oui, 250 $ ou 300 $ serait un meilleur prix pour moi, héhéhé”. Le client a sorti sa carte de crédit. »

Ayant toujours habité dans le quartier, aussi bien dire que cette librairie faisait partie du paysage depuis ma naissance. Je la fréquentais régulièrement, adolescente et jeune étudiante, j'y ai acheté beaucoup de livres que j'ai encore dans ma bibliothèque: journal d'Anaïs Nin, Henry Miller, Gilbert Larocque, mes Anne Hébert, c'est là que j'ai découvert le premier livre de Christian Mistral, des tonnes de Que Sais-Je? sur la littérature et, bien sûr, les Vanier quand ils sortaient, il les mettait toujours en vedette dans sa vitrine. Et ça sentait souvent le pot, dans sa librairie!

 

Pour entamer ce dernier chapitre du Chercheur de trésors, il y aura bientôt une soirée musique et poésie. « Je me rappelle, mon père voulait faire un gros party pour les 40 ans de la librairie. Il s’est pas rendu », se remémore Guillaume Gingras, sanglots dans la gorge. « Mais on va le faire, bientôt, pour lui. Et célébrer la vie. C’est important que ce qui est si précieux reste précieux pour d’autres gens ; que ces archives, ces souvenirs, restent entre des mains affectueuses, qui vont en prendre soin, autant que mon père l’a fait. C’est un legs. »

J'ai rencontré Richard et Denis Vanier le même jour [automne 93] et c'est le premier qui m'a permis de rencontrer le second. J'arrive au Chercheur de trésors, achète Hôtel Putama et, à la caisse, il me dit que Vanier lançait L'hôtel brûlé plus tard dans l'après-midi au Saint-Sulpice. Je me rends là, me sens comme une groupie nerveuse, sers la main au bandit-d'Ontario-t-shirt-rouge-pas-de-manches-bandana-rouge-au-cou-tatouages-partout, discute un peu avec lui, lui dit, comme un épais: "Je pense que c'est le plus beau jour de ma vie" et il éclate de rire en me serrant l'épaule gauche. J'en parle encore à mes étudiants.

 

« C’est à ça, je crois, que servait Richard, et c’est ça qui se perd », pense Pascal-Angelo Fioramore, des éditions Rodrigol. « Il savait quoi donner aux archives de BAnQ, et quoi donner aux collectionneurs. Parce que, quand BAnQ a déjà un titre dans sa collection, ils vont crisser les autres exemplaires aux vidanges, même si ce sont des livres précieux, introuvables. Il savait faire ça, distribuer l’histoire, en prendre soin, s’arranger pour que quelqu’un en prenne soin. »


Le chat du libraire

Il y a toujours eu un chat auprès de Richard Gingras, le libraire. À grimper sur le comptoir pour miauler après le client et à quêter des caresses, à snober ceux qui seraient ravis d’en donner, à se frotter sur le coin des bibliothèques. La dernière de sa lignée — cinq ou six félins en quarante ans —, Métisse, poils longs, habite toujours la librairie. Et un an après le décès de son maître, elle refuse de quitter les lieux. « C’est sa maison. Elle ne veut pas sortir. Même quand on ouvre la porte, raconte Guillaume Gingras. Elle avait été abandonnée dans Verdun, enceinte. La SPCA l’a récupérée, c’est mon père qui l’a prise, il a fait téter le petit, Tétis, qui n’a pas survécu, parce que Métisse était trop faible pour le nourrir. Comme elle a connu la rue, Métisse, elle a jamais voulu sortir de la librairie. » Et elle y miaule toujours.