«Ce qui n’a pas de prix»: l’enlaidissement du monde

Annie Le Brun oppose à la violence de l’argent sa virulente critique sociale.
Photo: Philippe Matsas Annie Le Brun oppose à la violence de l’argent sa virulente critique sociale.

« Pourquoi n’y aurait-il plus d’êtres assez déterminés pour s’opposer par tous les moyens au système de crétinisation dans lequel l’époque puise sa force consensuelle ? » se demandait Annie Le Brun dans le petit brûlot qu’elle avait lancé il y a une vingtaine d’années, Du trop de réalité (Stock, 2000).

Un « trop de réalité » qu’elle dénonçait comme étant la « conséquence d’une marchandisation délirante », appelant à un retour d’air sous la forme de l’utopie et du rêve.

L’auteure de Soudain un bloc d’abîme, Sade (1986), poète et essayiste française née en 1942, longtemps proche du mouvement surréaliste, ne manque quant à elle pas de détermination alors que cette fois, elle prend de front les dérives de l’art contemporain.

Dans Ce qui n’a pas de prix, sa nouvelle charge contre la marchandisation du monde, sous-titré « Beauté, laideur et politique », elle y dénonce une guerre qui dure depuis longtemps et qui ne connaît pas de frontières.

Une guerre dans laquelle l’art contemporain, pris en sandwich dans la collusion qui se joue entre le monde de la finance et la culture, joue depuis des années un rôle central. Le gigantisme sculptural kitsch néopop de Jeff Koons. La folie des grandeurs et les appropriations de Damien Hirst, sa collection de records lors des ventes aux enchères. L’acquisition des droits exclusifs du Vantablack, un noir créé par des scientifiques et capable d’absorber 99,96 % du spectre visible, par le plasticien britannique Anish Kapoor.

Quelques exemples qui semblent chacun célébrer une chose par-dessus tout : « la souveraineté incontestée de l’argent ». Pour Annie Le Brun, c’est l’évidence, « tous les acteurs de cet art contemporain sont indissociablement liés par la violence de l’argent ».

« Les seuls à être internationalement tenus pour les grands artistes de ce temps sont ceux qui nous font assister à cette grandiose transmutation de l’art en marchandise et de la marchandise en art. Leur talent consiste à en faire quelque chose d’aussi énorme qu’indicible, mais dont l’évocation spectaculaire sert à la fois à en affirmer et à en brouiller la multiple réalité. »

Depuis son poste d’éternelle « marginale », elle pose un diagnostic à notre monde soumis à la volonté d’une sorte de « réalisme globaliste » qui fait son chemin comme une immense vague de pollution. Des contrefaçons de sacs Vuitton, que l’on retrouve partout sur la planète, aux provocations orchestrées des marchés de l’art, Annie Le Brun oppose à la violence de l’argent sa virulente critique sociale, n’hésitant pas à pointer du doigt certains prédateurs de l’art contemporain, tel Bernard Arnault, richissime propriétaire du groupe de luxe LVMH.

Une autre manière de voir, par l’une des dernières des surréalistes.

Ce qui n’a pas de prix

★★★ 1/2

Annie Le Brun, Stock, Paris, 2018, 172 pages