Le Prix des collégiens est remis sur les rails

Cette année, les livres finalistes sont <em>Créatures du hasard</em> de Lula Carballo (Le cheval d’août), <em>Les villes de papier</em> de Dominique Fortier (Alto), <em>De synthèse</em> de Karoline Georges (Alto), <em>Querelle de Roberval</em> de Kevin Lambert (Héliotrope), <em>Ce qu’on respire sur Tatouine</em> de Jean-Christophe Réhel (Del Busso).
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Cette année, les livres finalistes sont Créatures du hasard de Lula Carballo (Le cheval d’août), Les villes de papier de Dominique Fortier (Alto), De synthèse de Karoline Georges (Alto), Querelle de Roberval de Kevin Lambert (Héliotrope), Ce qu’on respire sur Tatouine de Jean-Christophe Réhel (Del Busso).

Les organisateurs du Prix littéraire des collégiens, prix chouchou au Québec, ont annoncé lundi la reprise de l’édition 2019, suspendue le 14 novembre dernier à la suite du tollé provoqué par l’arrivée d’Amazon comme commanditaire. La Fondation Marc Bourgie soutiendra cette année le Prix, lui permettant de se tenir sans les subsides de la multinationale de la vente en ligne. Et l’an prochain ?

« C’est parce qu’on a à coeur les jeunes et leur formation, parce qu’on ne veut pas leur enlever le Prix, qui au fond leur appartient » que la 16e édition du Prix littéraire des collégiens a été relancée, a expliqué sa cofondatrice et organisatrice, Claude Bourgie Bovet, confirmant dans la foulée que cette édition se fera finalement sans un sou d’Amazon.

800
C’est le nombre approximatif de jeunes lectrices et lecteurs impliqués dans l’aventure du Prix des collégiens.

« On croyait que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire, cette commandite, pour la pérennité et le développement, a poursuivi Mme Bourgie. Je ne dis pas que ç’aurait changé demain matin, parce que c’était progressif, mais c’est sûr que la commandite nous aurait permis d’alléger le travail. » Mme Bourgie Bovet emballe encore elle-même chaque année les boîtes de livres destinées aux jurés. La commandite, dont le montant n’a pas été rendu public, aurait permis, comme l’exprimait plus tôt la coordonnatrice, Sylvie Bovet, de refaire une structure de soutien et de détacher le prix de la famille Bourgie Bovet.

Mais de nombreux professeurs, éditeurs, libraires et auteurs — dont les finalistes de cette année, dans une lettre ouverte — ont protesté en apprenant, au dévoilement des cinq livres présélectionnés, l’arrivée du nouveau commanditaire. Les précédents — Québecor, Banque Royale du Canada ou Banque Nationale — n’avaient pas suscité de tel tollé. « C’est un peu comme si un groupe environnemental se faisait commanditer par une pétrolière », imageait le docteur en lettres et chercheur de l’édition Stéphane Labbé, post-doctorant à l’Université de Sherbrooke.

62
Il s’agit du nombre de cégeps et de collèges de partout au Québec qui sont inscrits au Prix. Deux lycées à l’étranger participent par ailleurs à l’édition 2019 : le lycée Cours Bastide de Marseille, en France, et le Lycée français de Chicago, aux États-Unis.

Qu’en pense Amazon ? La compagnie « appuie depuis longtemps la communauté littéraire d’ici, et nous continuerons d’explorer les moyens de reconnaître les auteurs et de soutenir la littérature au Québec et ailleurs au pays », a simplement commenté la division canadienne.

La voix du milieu

« Je suis content qu’il y ait eu de l’écoute et de l’ouverture de la part de la Fondation Bourgie », a commenté Kevin Lambert, finaliste avec son Querelle de Roberval (Héliotrope), auprès de Lula Carballo (Créatures du hasard, Le cheval d’août), Dominique Fortier (Les villes de papier, Alto), Karoline Georges (De synthèse, Alto) et Jean-Christophe Réhel (Ce qu’on respire sur Tatouine, Del Busso). « C’est ce qu’on voulait, nous, les auteurs », poursuit M. Lambert, qui a déjà oeuvré comme libraire et qui se dit sensible à la réalité de tous les maillons de la chaîne du livre. « On ne voulait pas être associés à un prix auquel Amazon participait, de près ou de loin. Je trouve que c’est le meilleur des mondes, d’autant qu’on n’a jamais voulu que personne soit pénalisé, ni les étudiants, ni les professeurs. »

« Nous saluons le retour du prix et nous apprécions le fait que les organisateurs aient répondu aux préoccupations des enseignants et du milieu littéraire », ont commenté les professeurs et signataires d’une lettre ouverte réclamant la survie du prix, publiée plus tôt en nos pages et signée par 280 professeurs de cégep provenant de partout au Québec.

L’association des libraires du Québec a salué la « conclusion heureuse, qui prouve que la solidarité des acteurs du milieu du livre peut s’exprimer d’une voix forte. Le milieu du livre sera là pour la suite des choses, selon les besoins de la Fondation », a précisé la directrice générale, Katherine Fafard. « Avec d’autres acteurs du milieu du livre, nous souhaitons aider à rassembler les conditions nommées antérieurement par Madame Bourgie Bovet, pour une édition renouvelée du Prix en 2020 », a avancé de son côté le directeur général de la coopérative des Librairies indépendantes du Québec, Jean-Benoît Dumais. Quelle pourrait être cette aide ? La patience est encore de mise, répond-on.

Né en 2003, le Prix littéraire des collégiens est un prix de débat, de littérature et d’éducation, soutenu et propulsé par la Fondation Marc Bourgie et par Claude Bourgie Bovet. Plus de 800 collégiens, de 62 institutions de partout au Québec, liront dès janvier les cinq ouvrages sélectionnés par un jury présidé par Le Devoir, qui accompagne ainsi le prix depuis ses débuts. Ils éliront leur favori à coups d’arguments et de rhétorique lors de la grande finale nationale, en avril à Québec. L’auteur du livre lauréat remportera une bourse de 5000 $.

Chronologie des événements

9 novembre. Dévoilement des cinq livres finalistes du Prix littéraire des collégiens 2019. Le milieu du livre apprend qu’Amazon en est le commanditaire principal.

13 novembre. Les cinq auteurs expriment leur malaise : « en s’unissant à Amazon, le Prix manque à sa mission […] de “promouvoir la littérature québécoise actuelle auprès des étudiants des collèges et des cégeps en encourageant l’exercice du jugement critique à travers la lecture“. »

14 novembre. L’organisation suspend le Prix, « une résultante directe de la réaction désolante de plusieurs acteurs du milieu du livre. […] Le malaise exprimé publiquement nous attriste et nous contraint, faute d’avoir tous les outils nécessaires pour réaliser nos ambitions, de suspendre le prix. »

16 novembre. Un groupe de 280 enseignants du cégep demande l’intervention du gouvernement « afin que cette activité soit maintenue et valorisée sur le long terme », sans Amazon.

3 décembre. Le Prix littéraire des collégiens est relancé, sans Amazon.
 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que Stéphane Labbé est post-doctorant à l'Université du Québec à Sherbrooke, a été corrigée.