Littérature jeunesse: où est le fun?

Image tirée de la couverture de «Ma sœur n'est pas un cadeau», d'Alain M. Bergeron, illustré par Sampar.
Photo: Soulières Image tirée de la couverture de «Ma sœur n'est pas un cadeau», d'Alain M. Bergeron, illustré par Sampar.

Si la littérature socioréaliste connaît un indéniable engouement depuis quelques années, cela ne signifie certainement pas une baisse de régime du côté de la littérature essentiellement ludique, celle qui amuse, dédramatise et fait sourire. De fait, d’Olivier Tallec à Élise Gravel, en passant par Philippe Béha, André Bouchard, Michaël Escoffier, Alain M. Bergeron et Yvan DeMuy, ils sont nombreux d’ici et d’ailleurs à emprunter le chemin du divertissement.

Pour Alain M. Bergeron, auteur prolifique dont les files d’enfants au Salon du livre font l’envie de bien des auteurs, privilégier l’humour est salvateur. « C’est agréable d’explorer toute la palette des émotions, tout en précisant, évidemment, que j’ai beaucoup plus de plaisir à écrire pour amuser les enfants. Il n’y a rien de plus beau que le rire d’un enfant. De savoir que j’en suis à l’origine, ça fait toujours mes journées. Chacun sa vocation, j’imagine. Mais la forte majorité de mes 265 livres publiés jusqu’ici sont pour divertir et amuser les jeunes lecteurs et lectrices. Et j’en suis fort aise, comme dirait l’autre », raconte-t-il dans une entrevue accordée au Devoir.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Que ce soit la série « Dominic Abel et ses amis » chez Soulières, les documentaires de la collection « Savais-tu ? » chez Michel Quintin ou encore « Capitaine Static » chez Québec Amérique, il explore surtout le côté lumineux de la littérature. « J’aime m’amuser dans la vie. J’ai découvert, à force d’écrire, que j’avais plus de plaisir à écrire pour divertir les enfants. Quand tu investis temps et énergie sur un projet qui s’échelonne sur des mois, tu as intérêt à y trouver ton compte. Et mon compte, c’est d’avoir du fun en écrivant. »

Même principe pour Michaël Escoffier, auteur pince-sans-rire des célèbres albums Tempête sur la savane (D’eux), La mouche qui pète (Kaléidoscope), La crocccinelle (Frimousse), qui investit tout naturellement l’humour pour les petits surtout : « Quand j’ai commencé à écrire pour l’édition jeunesse, je ne me suis pas vraiment posé la question. Ce qui m’a motivé dès le premier instant, c’est de voir les enfants sourire ou rire en lisant mes histoires. La vie se charge déjà pas mal du reste », raconte-t-il au Devoir.

Fait-on assez rire nos ados ?

Cette littérature essentiellement amusante semble toutefois réservée, en majeure partie, aux préadolescents ou aux petits alors que les adolescents héritent souvent d’une littérature plus dure dans laquelle on aborde des thèmes sociaux tels que la maladie, la mort, la guerre, l’intimidation. M’étendre sur l’asphalte (Leméac) de Julie Bosman, Dernier départ pour l’ailleurs (Soulières) de Nadine Descheneaux, parus cet automne, en témoignent. Alain M. Bergeron a lui aussi opté il y a quelques années pour le ton sérieux et dramatique dans deux romans qu’il destinait aux plus grands, soit L’initiation et C’était un 8 août (Soulières), angle qu’il ne privilégie pas pour les enfants. Ainsi, accompagner, former, aider les adolescents à affronter les difficultés, à comprendre le monde par l’entremise de sujets graves ou sérieux, voilà les visées principales de cette littérature.

Alors, fait-on assez rire nos ados ? Robert Soulières est formel. « Non. On écrit moins de livres humoristiques pour les ados, et c’est dommage. L’humour, ça ne fait pas sérieux et ça ne gagne (plus) pas de prix littéraires. Il faut faire sombre… » Et, comme dirait Sylvie Desrosiers dans son roman Le long silence (La courte échelle, 1996), qui traitait du suicide pour l’une des premières fois — et que je mettais en exergue dans Un cadavre de luxe — : « Tu m’as toujours reproché de ne lire que des bandes dessinées ou des livres qui ont pour seul but de faire rire. Je ne vois pas pourquoi un livre drôle serait moins profond qu’un drame. Même que c’est probablement le contraire, tu sauras. Comme si la profondeur était dans la mort ! […] J’aime rire. Ça ne veut pas dire que je suis complètement inconscient. »

Certains auteurs qui écrivent pour les adolescents flirtent toutefois et bien sûr avec l’humour, notamment Sarah Lalonde, qui emprunte cette voie pour parler amour et sexualité dans Le sexy défi de Lou Lafleur (Bayard), Julie Champagne, qui aborde ainsi la relation amoureuse dans sa série « L’escouade fiasco » (La courte échelle), sans compter Raymond Plante — grand initiateur du roman miroir — qui, avec Le dernier des raisins, s’est amusé ferme pour parler de l’adolescence et de ses travers.

Si l’humour peut sembler à première vue un chemin facile, une voie légère et sans profondeur, rien n’est moins sûr. Pour Michaël Escoffier, l’humour permet au contraire beaucoup : « Je peux aborder n’importe quel sujet sous couvert de l’humour. C’est une arme redoutable, capable de faire vaciller une dictature. Mais ce que je cherche avant tout, c’est à divertir le lecteur, lui faire passer un bon moment tout en lui permettant de relativiser certains moments du quotidien, ce qui est déjà un objectif très ambitieux. Et je pense qu’il n’y a rien de plus sérieux que l’humour. »