Littérature non genrée: pour faire éclater les clichés

Une illustration tirée du livre «Derrière les yeux de Billy»
Photo: Chloloula Une illustration tirée du livre «Derrière les yeux de Billy»

Il est fini le temps où les petites filles portaient des robes roses et où les garçons jouaient avec des camions, du moins dans une certaine littérature jeunesse, qui tend à se faire de plus en plus inclusive et dénuée de clichés de genre. Ayant pour objectif de ne confiner aucun personnage dans des rôles précis, cette littérature montante est investie d’une volonté de faire tomber les stéréotypes de façon naturelle, d’offrir une pluralité de propositions aux enfants et de se méfier des carcans préétablis.

Ils sont plusieurs auteurs et éditeurs à emboîter le pas, à s’inscrire dans ce qui s’apparente de plus en plus à une tendance. Le vide (Anna Llenas, Les 400 coups), Au-delà de la forêt (Nadine Robert, Comme des géants), Dépareillés (Marie-Francine Hébert, QA) et Lili entre deux nids (Jonna Lund Sorensen, D’eux) sont quelques livres dans lesquels les personnages se tiennent loin des modèles entendus. Leur attitude et leur vision du monde n’ont rien de typiquement féminin ou masculin, mais restent fondamentalement et avant tout humaines.

Cette neutralité, l’auteure et illustratrice Marianne Dubuc en fait particulièrement son cheval de bataille. « Quand j’écris une histoire, je vais spontanément, et sans réfléchir, tomber dans le stéréotype. Par exemple, j’aurai tendance à mettre une jupe à une petite fille et à l’entourer de ses amies tout simplement parce que c’est ancré en moi », raconte-t-elle dans une entrevue accordée au Devoir.

Écrire ou illustrer sans basculer de l’autre côté du spectre se révèle un enjeu tout aussi délicat. « Si je veux créer un personnage féminin non stéréotypé, je vais lui mettre des pantalons, ses amis seront des garçons et elle va jouer au soccer. Mais ce n’est pas mieux parce que, là, je tombe dans le piège », poursuit Mme Dubuc.

Pour l’auteure de Facteur Souris, la meilleure façon d’éviter tout problème est de mettre en scène des personnages qui peuvent faire office à la fois de garçons ou de filles sans incidence sur l’histoire. Sa propension à mettre en scène des animaux lui permet justement, dit-elle, de ne pas se prononcer. « Je dessine des animaux parce que j’aime dessiner des poils, des oreilles, mais aussi parce que ça me permet de ne pas afficher un genre. »

L’auteur et éditeur Yves Nadon s’inscrit aussi dans cette lignée de créateurs qui aspirent à démanteler les frontières, à offrir une pluralité de modèles, de réalités aux enfants. « Les livres devraient offrir, dans leur ensemble, ce que la vie offre. Et nous montrer l’empathie, l’ouverture et l’acceptation des différences, quelles qu’elles soient. Nous sommes différents, et c’est ce qui est beau. »

Tout comme Marianne Dubuc, M. Nadon croit qu’écrire ou illustrer des histoires non genrées, écologistes et féministes sans faire intervenir le rationnel demeure improbable : « Je traîne, moi aussi, des archétypes. Les miens, naturellement. Mes regards, mes espoirs. Mais encore une fois, c’est la variété de ce que nous lisons qui brise ou renforce nos regards. »

Si certains auteurs et maisons d’édition tendent vers cette façon de faire sans se définir par celle-ci, d’autres en font une véritable mission. À l’instar de Talents hauts — maison française qui bouscule les idées reçues —, la toute petite et nouvelle maison québécoise Dent-de-lion se définit comme une maison féministe, non genrée et non stéréotypée. Leur proposition est avant tout de s’éloigner d’une littérature qui est prévisible, dans laquelle on met en place un discours dominant qui laisse dans l’ombre les gens qui ont moins de privilèges.

« Nous, on a l’impression que, quand on s’éloigne d’une littérature attendue, il y a plus de place pour la créativité et les bonnes histoires. Il faut connaître intimement un sujet pour s’écarter du stéréotype. C’est sûr que, si on démarre une cassette féministe, ça ne fera pas une bonne histoire. J’ai l’impression qu’en s’attardant au point de vue de quelqu’un qui sent, qui voit la réalité avec plus de détails, de nuances, tout de suite on a un récit de meilleure qualité », explique Rachel Arsenault, coéditrice de la maison fondée en 2016 avec Stéphanie Barahona.

Avec Derrière les yeux de Billy, l’auteur et comédien Vincent Bolduc signe le premier titre à paraître chez cet éditeur. Centrée autour des thèmes du deuil et de l’anxiété, l’histoire met en scène Billy, qui a peur de perdre tout ce qu’elle a de plus précieux. Un jour, la mort lui prend son grand-père. Malgré l’immense peine, et avec le temps, elle se rend compte qu’elle peut garder précieusement ceux qu’elle aime dans sa petite boîte à mémoire. Ses parents, ses grands-parents, ses amis, celle qui lui donne de gros papillons dans le ventre et avec qui, une fois devenue adulte, elle aura un enfant.

Vincent Bolduc

Joint par Le Devoir, Vincent Bolduc explique l’importance et la volonté de ne pas faire de l’orientation sexuelle le centre du récit. « L’histoire est centrée autour des thèmes du deuil, de la mort et de l’anxiété. Je savais qu’avec Dent-de-lion je pouvais insérer une famille homoparentale sans que ça devienne le sujet principal de l’histoire. » Et c’est bien là l’objectif de cette littérature, que ce soit fait de façon affichée ou non : présenter des propositions différentes et qu’elles soient, au bout du compte, intégrées naturellement par les lecteurs.

 

Derrière les yeux de Billy

Cocréation de l’auteur Vincent Bolduc et de l’illustratrice Chloloula, le premier titre de la toute nouvelle maison d’édition Dent-de-lion remplit de très belle façon ses promesses de présenter des modèles familiaux non traditionnels et des personnages d’origines diverses sans que cela soit souligné à gros traits.

Ce magnifique conte aborde avec originalité et une infinie tendresse le deuil d’un être cher à travers les yeux de la jeune Billy, qui a le malheureux travers de tout perdre. Le décès de son grand-père adoré suscite chez elle de grandes questions existentielles et une peur de « perdre » tous ceux qu’elle aime. Billy découvrira une solution toute simple pour calmer cette crainte…

Avec ses considérations philosophiques sur la mort, la vie et la mémoire, le réalisme du texte, à la fois drôle et poignant, parlera autant aux tout-petits qu’aux grands. De plus, le tout est admirablement servi par les superbes illustrations totalement au diapason du ton adopté. Voilà donc un très bel ouvrage, à découvrir en famille, qui suscitera sans doute d’intéressantes et essentielles discussions sur des questions qui taraudent les enfants, mais aussi les adultes…
Amélie Gaudreau


 

Derrière les yeux de Billy

★★★★

Vincent Bolduc et Chloloula, Dent-de-lion, Montréal, 2018, 37 pages