Les replis

Les matins d’automne, m’extirper des draps chauds est chaque fois une petite bataille. Plus la saison se creuse, plus je deviens difficile à mettre en mouvement. L’homme à mes côtés invente régulièrement de nouveaux stratagèmes pour démarrer les journées.

Entre les fines gouttelettes d’eau pulvérisées sur mon visage (« Je n’arrête pas tant que tu ne te lèves pas ! »), la tasse de café préparée et posée à mon intention là-bas au loin dans la cuisine, le chat des voisins déposé sous la couette pour me surprendre, les innombrables blagues destinées à me tirer du lit avec le sourire, je suis une privilégiée du petit matin gris. L’amour m’arrache infatigablement à mon arrière-saison. J’aime un matinal, qui croit au froid, à l’air tranchant et au mouvement. Tous les jours, il m’apprend à recommencer avec aplomb, sans craindre la fin des choses. En riant.

N’empêche : les nouvelles, le plus souvent ces temps-ci, incitent à se recoucher. Le tracé projeté de ce nouveau projet de gazoduc, en pleine nature sauvage entre Rouyn et le fjord du Saguenay, le satané (pas tuable !) troisième lien à l’est de Québec, qui menace les battures de l’île d’Orléans, le ton acrimonieux de certains échanges des dernières semaines autour du Pacte de la transition lancé par Dominic Champagne m’ont donné envie d’aller me cacher, loin et longtemps, sous d’épaisses couches de neige, et de détourner le regard de tout ce fatras pour ne plus contempler que le petit feu de bois qui chauffe mon refuge, une maison tapie au milieu d’une région agricole pas à la mode, oubliée et tranquille. J’ai voulu me planquer. J’ai souhaité me taire.

J’ai emporté des livres, bien entendu, puisqu’ici il n’y a que les arbres, la radio, le piano pas tout à fait accordé et des dictionnaires de papier pour donner une texture au temps. Pas de télé, pas d’Internet : même pas de réseau. La sainte paix et pas une seule chronique d’opinion, excepté celles utilisées pour allumer le feu. Ciao bye, les humains.

Est-ce un hasard si j’ai choisi deux romans construits autour de profondes envies de repli et de fins du monde intimes plutôt que collectives… ? Ce qu’on respire sur Tatouine (Del Busso), du poète Jean-Christophe Réhel, raconte le quotidien étouffant, sans horizon, répétitif mais étonnamment prenant, d’un narrateur (lui aussi poète) aux prises avec la fibrose kystique.

Le récit, empreint d’une solitude qui m’est apparue insondable (« Je suis un astronaute qui hurle depuis trente-et-un ans »), est tissé d’ordinaire et de visites médicales, d’amours avortées, de désir de vivre, de loyer difficile à payer, de jobines vides de sens. J’ai tout lu d’un trait, comme si je recevais enfin des nouvelles d’un ami pour qui je m’inquiétais.

Partout, c’est le poète qui persiste et signe, et nous emmène en nous tenant par la main dans cette vie de défaites suffocantes et de joies temporaires, émaillant tout le livre d’un humour vif qui sauve la vie, mais surtout d’une façon unique de contempler le monde : « La fille qui regarde par la fenêtre a les yeux verts. Ils sont très pâles. Elle se mêle à la rangée de roseaux sur le bord des fenêtres. […] La fille aux roseaux sourit et je sais que je ne connaîtrai jamais intimement ce sourire. C’est un petit drame et toutes les chaises du café le savent très bien. »

C’est beau. C’est beau, et ça fait mal. Ça donne envie de prendre le poète dans ses bras. Le poète, sa sœur Camille, son touchant propriétaire Normand (« Il a construit une petite cabane de pêche sur le bord de l’eau quelque part dans ma tête. Je sais qu’il ne bougera pas de là »), Willy l’infirmier, et le système de santé au grand complet. Bonté divine, que de fatigue, de chagrin, d’amour ravalé dans les chambres des malades. Et comme nous avons besoin les uns des autres.

Aux premiers temps de l’Anthropocène (Leméac), d’Esther Laforce, est un autre récit d’une apocalypse privée mais pas moins déchirante pour autant. Une grande sœur se meurt, du même cancer qui a emporté les parents de la narratrice. Entre ce deuil annoncé et ses tentatives infructueuses de donner la vie en solo, on suit Émilie, qui peine à trouver des raisons de continuer.

C’est magnifiquement écrit, avec une sorte de distance pudique, celle qui sied aux trop grandes peines. En imaginant le jour où elle enterrera celle à qui elle s’adresse tout au long du roman : « Je me transporterai dans un lointain futur. Je m’y figurerai des archéologues découvrant nos tombes et les petits animaux qui habitaient nos rêveries d’enfants. […] “Morts dans les premiers temps de l’Anthropocène.” Et ainsi disparaîtront les années que j’aurai vécues sans vous. »

Ces deux histoires si tristes m’ont guérie de toutes mes envies de repli. Je suis vivante. Je veux participer à ce monde imparfait pendant qu’aucune fin du monde ne m’accable personnellement.

Et je me suis levée.
1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Abonné 25 novembre 2018 06 h 35

    Vous aussi, écrivez...

    ....« magnifiquement bien ».
    Bonjour madame.
    Merci à vous pour ces enrichissants rendez-vous avec madame Laforce et monsieur Réhel dont je saisis très bien certains de leurs états de coeur, d'esprit et d'âme. Ils me rappellent un tantinet ou Paul Verlaine ( Il pleure dans mon coeur ) ou James Dean ( À l'est d'Éden, La Fureur de vivre ou Giant )
    Nonobstant oui comme la cluase, je continue à croire dans l'Homme, dans l'être humain. Cet Homme que je crois supérieur à toutes les bêtises sont il est capable.
    La souffrance esr trop souvent nécessaire pour en faire l'apprentissage.
    Il semble que soient très rares les expériences sans souffrance.
    J'ose ainsi conclure « C'est bête comme « ça » ! »
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.
    P.S. Votre douilletterie et frilosité je comprends.