«Ombres sur la Tamise»: zones grises

Michael Ondaatje reprend ici une quête pour éclairer l’identité de l’un des personnages.
Photo: Boréal Michael Ondaatje reprend ici une quête pour éclairer l’identité de l’un des personnages.

Les apparences sont trompeuses. C’est plus vrai encore lorsque sous les apparences se cachent d’autres apparences. À Londres, en 1945, deux adolescents, Nathaniel et Rachel Williams, 14 et 16 ans, sont confiés par leurs parents, soi-disant partis s’établir à Singapour pour un an, à un homme qu’ils ne connaissaient pas.

Personnage énigmatique avec son « flegme à toute épreuve ou presque », disparaissant à l’aube et ne rentrant qu’au crépuscule, il sera vite surnommé le Papillon de nuit par les deux adolescents — qui le soupçonnent d’être une sorte de criminel.

Inconnus sympathiques

Dans Ombres sur la Tamise, le septième roman de Michael Ondaatje, soir après soir au cours des dernières heures du Blitz, alors que fait toujours rage la Seconde Guerre mondiale, la maison familiale se remplit d’inconnus sympathiques, mais tous un peu louches.

Tandis qu’il fréquente de plus en plus l’école buissonnière, entretient une liaison passionnée avec une jeune serveuse, Nathaniel va se lier avec l’un de leurs tuteurs qu’ils appellent le Dard, impliqué dans des trafics illicites et les courses de lévriers — dopage, paris illégaux, falsification de pedigree.

Après quelques mois de ce régime, une agression dont lui et sa soeur seront victimes viendra confirmer ce que soupçonnait déjà Nathaniel : sa mère, en réalité, est toujours à Londres, peut-être même active au sein des services secrets britanniques.

Des années plus tard, en 1959, bien après que sa mère fut décédée dans d’étranges circonstances, Nathaniel est recruté par le Foreign Office britannique pour mettre de l’ordre dans les archives des services secrets pour la Seconde Guerre mondiale. Un objectif plus personnel le pousse à retrouver des traces des activités de sa mère au sein des services secrets durant la guerre.

Romancier et poète canadien-anglais né au Sri Lanka en 1943, Michael Ondaatje reprend ici l’un des motifs auxquels il a souvent eu recours : celui d’une quête pour éclairer l’identité de l’un des personnages. C’était au coeur même, on s’en souvient, de L’homme flambé (L’Olivier, 1992, réédité quelques années plus tard sous le titre Le patient anglais), l’un de ses plus beaux livres, adapté au cinéma par Anthony Minghella en 1996.

Dans Le fantôme d’Anil (2000, Prix du Gouverneur général, prix Giller et Médicis étranger), une femme médecin légiste entreprenait d’identifier un squelette trouvé dans un cimetière ancien du Sri Lanka en pleine guerre civile. Divisadero le faisait avec la figure d’un poète français imaginaire, Lucien Segura.

Relations labyrinthiques

Prenant appui sur le « rêve confus et saisissant » qu’avait été sa jeunesse, Nathaniel entreprend de nous raconter ce qu’il croit savoir. Pour le reste, il est bien capable de « combler les trous d’une histoire à partir d’un grain de sable ou d’un fragment de vérité découvert par hasard ». Comme dans la plupart de ses romans, Ondaatje y tisse des relations labyrinthiques entre les personnages, façon de mettre au jour tout un « monde inconnu et inexprimé » où le flou règne en maître.

Ni roman d’espionnage ni roman historique, Ombres sur la Tamise est un long roman plutôt atmosphérique, une sorte de fleuve tranquille dont l’action, si elle comporte quelques rebondissements, nous laisse aussi un peu sur notre faim.

Extrait de «Ombres sur la Tamise»

« La maison avait désormais des airs de zoo nocturne, rempli de taupes, de choucas et de bêtes à la démarche traînante qui se révélaient être des joueurs d’échecs, un jardinier, un possible voleur de lévriers et une chanteuse d’opéra lymphatique. Quand je tente aujourd’hui de me souvenir des activités d’un ou deux d’entre eux, ce sont des instants surréels qui remontent pêle-mêle à la surface. »

Ombres sur la Tamise

★★★

Michael Ondaatje, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, Montréal, 2018, 352 pages