«L’arbre-monde»: racines profondes

Le roman de Richard Powers réunit les histoires de neuf personnages.
Photo: Hannah Assouline Le roman de Richard Powers réunit les histoires de neuf personnages.

Le monde végétal est bien plus complexe qu’on a longtemps voulu le croire. Entraide, partenariats élaborés entre espèces, systèmes de communication : si Darwin s’en doutait, aujourd’hui nous savons que les arbres se « parlent », qu’ils sont des êtres sociables.

Peter Wohlleben le soulignait dans La vie secrète des arbres : la division entre règnes végétal et animal relève de l’arbitraire et la seule vraie différence, en réalité, est le temps nécessaire au traitement des informations et à leur transformation en actions.

Douzième roman de l’Américain Richard Powers, L’arbre-monde est un récit arborescent, une « écofiction » complexe où les arbres sont maîtres des lieux. Une fresque botanique et humaine dans laquelle l’auteur du Temps où nous chantions et de La chambre aux échos (National Book Award en 2006) apparaît au sommet de son art.

Le roman réunit en un seul faisceau les histoires de neuf personnages qui, pour une raison ou une autre, vont converger vers la Californie et s’y rencontrer afin de protéger un immense séquoia menacé de destruction, avant de se redéployer à nouveau aux quatre coins du pays — partageant désormais pour le meilleur ou pour le pire une histoire commune. Racines, tronc, branches.

Un châtaignier semé en Iowa par un immigrant norvégien au milieu du XIXe siècle. Un mûrier planté par un étudiant chinois arrivé aux États-Unis dans la foulée de la révolution culturelle. Érable, chêne, tilleul, hêtre ou sapin : neuf essences d’arbre, neuf personnages dont Richard Powers nous condense ici l’existence, avant de créer des liens.

Loin d’un roman à thèse, L’arbre-monde, qui figurait parmi les finalistes du Man Booker Prize cette année, pousse plus loin l’idée derrière Le gang de la clef à molette d’Edward Abbey et capte les dérives actuelles de l’humanité au moyen d’une structure narrative magistrale. Une arborescence complexe de causes et d’effets, des personnages liés les uns aux autres.

Un rappel de la relation d’interdépendance entre l’humanité et la nature : « Vous et l’arbre de votre jardin êtes issus d’un ancêtre commun. Il y a un milliard et demi d’années, vos chemins ont divergé. Mais aujourd’hui encore, après un immense voyage dans des directions séparées, vous partagez avec cet arbre le quart de vos gènes… »

Pat Westerford, l’une des héroïnes, prof de botanique à l’université, explique à ses étudiants que, s’il fallait concentrer la création du monde en une heure, la naissance des sols, des montagnes, des fleuves et des végétaux occuperait une quarantaine de minutes, tandis que l’humanité, elle, n’apparaîtrait que dans les trente dernières secondes. Et le temps de quelques battements de coeur pour détruire, asservir et programmer aveuglément sa propre disparition.

L’humanité est-elle condamnée ? Sans en être certain, Richard Powers semble manifester un optimisme plutôt sombre. L’un des personnages du livre l’évoque : « Nous ne voyons que les choses qui nous ressemblent. » Peut-être serait-il temps, implore l’écrivain de 61 ans à travers les branches, de commencer à voir ce qui ne nous ressemble pas.

Car l’équation est simple : sans les arbres, l’humanité est perdue. Ils sont les véritables héros de cette tragédie élaborée. D’une certaine façon, c’est l’air du temps un peu vicié que respire Richard Powers et qu’il transforme en littérature.

Chant d’amour, alerte rouge, fascinant puits de connaissances et de mythes, poème botanique, livre militant, L’arbre-monde risque de changer votre perception du monde. Un livre foisonnant et nécessaire.

Extrait de «L'arbre-monde»

« Une fillette de cinq ans du Tennessee qui voit surgir les premières taches orange dans ses forêts magiques n’aura rien à montrer à ses futurs enfants hormis des photos. Jamais ils ne verront la pleine vêture de l’arbre mûr, jamais ils ne connaîtront l’allure, le son, l’odeur de l’enfance de leur mère. Des millions de souches mortes bourgeonnent de naïfs qui s’accrochent, année après année, avant de mourir d’une infection qui, préservée dans ces surgeons têtus, ne s’éteindra jamais. Dès 1940, le champignon a vaincu, conquis les forêts les plus lointaines du sud de l’Illinois. Quatre milliards d’arbres de l’espèce indigène s’évanouissent dans le mythe. »

L’arbre-monde

★★★★

Richard Powers, traduit de l’anglais par Serge Chauvin, Le Cherche-Midi, Paris, 2018, 488 pages