«Les médias parlent et chantent»: raboter les clichés sur l’histoire culturelle

En 1922, «La Presse» s’allie alors à la société Marconi pour fonder la station CKAC, la première du monde francophone.
Photo: Historia En 1922, «La Presse» s’allie alors à la société Marconi pour fonder la station CKAC, la première du monde francophone.

Une nouvelle technologie fabuleuse permet de transporter l’information instantanément partout, y compris par-dessus les frontières. Les compagnies américaines prennent très vite le contrôle, y compris des publicités. Les productions concurrencent et menacent les médias traditionnels, les magazines, les journaux. Alors le quotidien La Presse décide de s’y mettre et de prendre le virage à son tour.

On parle de quoi et de quand exactement ? Du Web, de Facebook et de La Presse+ ? Non. Il s’agit bel et bien de la situation développée autour de la radio il y a un siècle. L’invention monopolisée par l’armée pendant la Première Guerre mondiale prend de l’expansion commerciale grâce à une loi fédérale en 1922. La Presse s’allie alors à la société Marconi pour fonder la station CKAC, la première du monde francophone. L’équivalent anglophone montréalais, CFCF, est lancé la même année.

Le nouveau média s’impose vite avec sa caractéristique fondamentale qui permet d’offrir la couverture et le commentaire sur le monde en temps réel. La première description en direct d’un match de hockey se fait en 1925.

La concurrence vient alors des chaînes américaines, qui diffusent des émissions parlées et beaucoup de musique. En 1929, CKAC s’associe à CBS pour diffuser des émissions musicales produites aux États-Unis. La chaîne montréalaise forme son propre orchestre symphonique l’année suivante. Devant les dangers d’américanisation des ondes, Ottawa suit les recommandations de la commission Aird (1928) en créant en 1932 ce qui va engendrer CBC/RC. Et maintenant, la stratégie biculturelle de nation building née dans ce temps paraît à nouveau menacée par une nouvelle technologie sous contrôle américain.

Voilà une des histoires éclairantes racontées en quelques pages par Denis Saint-Jacques dans le recueil Les médias parlent et chantent. On en retrouve une vingtaine d’autres pour composer des « chroniques de la vie culturelle à Montréal durant la crise et la guerre », comme l’indique le sous-titre. Le florilège va des caricatures à la danse sociale, des sports d’hiver aux affiches, des fêtes du 300e de la ville au théâtre (en fait, la production du Soir des rois des Compagnons de Saint-Laurent) jusqu’aux tournées d’Oscar Peterson, en passant par la modernité des peintres juifs. Presque chaque coup, l’auteur imagine un texte en forme de témoignage (une lettre, un extrait de journal, un article de revue…) livré à l’époque et retrouvé récemment.

L’ensemble permet de corriger bien des clichés colportés sur l’histoire de la métropole et du Québec tout entier. Bien sûr, les années 1930 et 1940 ont aussi fait déverser sur ce coin du monde des Niagara de peines et de misères. En même temps, Montréal s’est alors engagée dans une révolution culturelle tranquille autour des médias qui parlent et qui chantent, le cinéma et la radio, le disque, mais aussi dans les salles de spectacles ou de danse, comme dans les galeries d’art.

L’ouvrage s’adresse au grand public et résume les dernières recherches en histoire culturelle. Il permet finalement de relativiser nos propres transformations comme les grandes et petites misères de notre début de siècle.

Les médias parlent et chantent

★★★

Sous la direction de Denis Saint-Jacques et Marie-Josée Des Rivières, Nota Bene, Montréal, 2018, 352 pages