Amazon d'influence

En 2017, 16% des acheteurs en ligne ont fait livrer des livres, des revues ou des journaux, pour des transactions valant en moyenne 45$ depuis Amazon.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir En 2017, 16% des acheteurs en ligne ont fait livrer des livres, des revues ou des journaux, pour des transactions valant en moyenne 45$ depuis Amazon.

Un proverbe dit que comparaison n’est pas raison. Allons donc ! Les rapprochements renseignent souvent et éclairent beaucoup.

Justement, le docteur ès livres Stéphane Labbé en propose une très forte comparaison pour entendre raison sur la réaction critique à l’annonce qu’Amazon devenait le principal commanditaire financier du Prix littéraire des collégiens. Auteurs, éditeurs, libraires et éditeurs, tous les maillons de la chaîne du livre ont déploré cette alliance.

« C’est un peu comme si un groupe environnemental se faisait commanditer par une pétrolière », dit celui qui incarne une sorte de chaîne du livre à lui tout seul. Il a pratiqué « tous les métiers sauf bibliothécaire » pendant une vingtaine d’années : libraire, éditeur, auteur, distributeur… Il est maintenant post-doctorant à l’UQTR, sa maîtrise puis son doctorat portaient sur la consommation de livres, notamment numériques, au Québec.

« Je pense que la forte réaction était prévisible, dit-il. C’était écrit dans le ciel. Ça reste donc étonnant que les gestionnaires du prix n’aient pas vu venir la critique. »

En fait, ils savaient que l’annonce ferait du bruit. Par contre, ils ne pensaient pas qu’elle en ferait autant, et si négativement.

« On avait fait nos analyses, les vérifications nécessaires », a expliqué au Devoir Sylvie Bovet, coordonnatrice du Prix des collégiens, en annonçant la suspension du concours, le temps d’évaluer ses appuis, négatifs et positifs. « Les membres du comité de direction se sont concertés avant de prendre la décision. Nous sommes encore solidaires de cette décision et nous croyons qu’il y a moyen de l’expliquer. Ce n’est pas seulement une question d’argent et de financement. C’est une question de vision et de pérennité. Il faut refaire une structure de soutien et détacher le prix de notre famille. »

Sa mère, Claude Bourgie Bovet, présidente de la Fondation Claude Bourgie Bovet, a cofondé le prix avec Bruno Lemieux au début du siècle. Sa fondation l’a financé et tenu à bout de bras pendant une quinzaine d’années.

Les montants précis en jeu restent secrets. La mécanique du concours repose sur du bénévolat, mais il faut bien acheter des centaines d’exemplaires des ouvrages finalistes pour les distribuer aux collégiens. Plus de 800 jeunes lectrices et lecteurs de 62 cégeps et collèges de partout au Québec devaient lire dès janvier les ouvrages de cinq finalistes afin de décerner leur prix en avril 2019.

« Claude Bovet emballe chaque année les boîtes de livres destinés aux jurés, dit sa fille pour bien faire comprendre son implication personnelle. Les gens d’Amazon comprennent notre situation. Ils sont derrière nous. Ils veulent simplement faire du bien avec notre cause, nous accompagner pour un bout de chemin, nous aider. Ils sont très solidaires. »

Un pesant géant

Reprenons la question : pourquoi cette plateforme dérange-t-elle tant ? Pourquoi la comparer à une pétrolière polluante si elle fait commerce de livres bien de chez nous ?

« Tous les acteurs de l’industrie savent qu’Amazon prend une place de plus en plus importante dans la vente de livres en ligne, reprend Stéphane Labbé. Pas seulement de livres numériques, surtout de livres imprimés en fait. Le pire dans tout ça, c’est que nous sommes incapables de mesurer l’ampleur de son succès au Québec. La compagnie ne partage pas ses données de vente, notamment avec l’Institut de la statistique du Québec et son Observatoire de la culture. Elle est en terre étrangère et n’a pas à respecter les règles d’ici. »

Le Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO) en a des données pour dissiper un peu de brume. Son porte-parole Raymond Poirier précise que le Centre ne juge pas la controverse du prix. Il peut tout de même exposer le poids d’Amazon dans l’écosystème québécois.

L’enquête NetTendances montre que le site américain est le plus fréquenté par les consommateurs nationaux : en gros, un Québécois sur deux achète en ligne et 58 % d’entre eux font au moins un achat par année sur le site canadien d’Amazon, qui domine aussi pour le total des dépenses.

Le site domine aussi pour les achats d’imprimés. En 2017, 16 % des acheteurs en ligne ont fait livrer des livres, des revues ou des journaux, pour des transactions valant en moyenne 45 $. Amazon accaparait alors 43 % de ces achats, par rapport à 5 % pour Renaud-Bray.

Dans les livres comme ailleurs, Amazon domine outrageusement le commerce en ligne grâce à ses réserves très étendues combinées à une vitesse de livraison exceptionnelle. Ses entrepôts et ses partenaires contiennent de tout et peuvent tout livrer très vite.

De la résistance

En plus, Amazon récolte ce que les autres ont semé.

« Nous sommes dans un tout petit marché au Québec, poursuit le spécialiste Labbé. Nous avons créé des programmes pour soutenir l’écriture et l’édition de livres et pour donner accès aux livres partout sur notre territoire. Et là arrive Amazon, qui accapare une partie des parts de marché des librairies, déjà fragiles. Ça fait mal parce qu’elles vivotent. Le libraire, c’est le principal médiateur du livre. Si on fait mourir les librairies, ça aura un impact incroyable sur la diffusion et la production nationale. Parce qu’Amazon et les grands joueurs internationaux ne mettent pas en avant notre littérature. »

Le postdoctorant ajoute que cette résistance ne signifie pas que le milieu québécois soit à la traîne du numérique ou contre le commerce en ligne. Il enligne les exemples. Les bibliothèques publiques ont mis en place une plateforme très populaire de prêts de livres numériques. Les éditeurs utilisent les nouvelles technologies pour l’impression à la demande. Les distributeurs les emploient pour mieux gérer les stocks. Au total, le Québec commercialise quelque 40 000 nouveautés par année, dont 6000 d’ici.

« C’est d’ailleurs ce qui fait qu’aujourd’hui, on achète un roman québécois au prix payé dans les années 1980, dit-il. L’industrie québécoise est très soudée, très itérative. Elle essaie et ce qui marche est vite partagé. Une table de concertation favorise ces échanges. La plateforme Prêtnumérique (pretnumerique.ca) est née là. »

Alors, quoi faire pour préserver le prix de la prédation ? La suspension permet de jauger les appuis, comme le souhaite la Fondation Bourgie. Le gouvernement du Québec a été interpellé toute la semaine par plusieurs maillons de la chaîne, y compris dans un éditorial du Devoir disant : « C’est dans les failles du désengagement de l’État que se posent les gros sabots des magnats du Web. » La nouvelle ministre de la Culture, Nathalie Roy, a promis d’« évaluer toutes les options possibles pour que le Prix revienne l’année prochaine ».

M. Labbé élargit le problème à partir du Prix des collégiens comme symptôme. Il souhaite que l’État augmente les soutiens dans la diffusion du livre. Il recommande au milieu de se solidariser encore plus. « Plus ils seront mobilisés et concertés, plus ils pourront faire face à Amazon et ce genre de concurrence qui est trop souvent à l’écart des lois. »

  
Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

Pendant ce temps à NY

Sitôt connue l’intention d’Amazon d’installer un de ses deux nouveaux sièges sociaux à New York (l’autre sera à Washington), une centaine de personnes se sont rassemblées mercredi pour protester près du site proposé pour l’implantation dans le quartier de Queens. Des élus locaux ont aussi promis de résister même si l’entente passée avec la compagnie entre le gouverneur de l’État Andrew Cuomo et le maire Bill de Blasio est précisément élaborée pour éviter les blocages et les contestations. L’entente prévoit de court-circuiter le processus habituel d’approbation. C’est même à cette condition précise, selon le New York Times, que le gigagéant de la vente en ligne a accepté de s’installer là. L’État a aussi consenti un congé de taxe qui équivaut à plus de 2,2 milliards et la ville en a rajouté quelques centaines de millions de plus tout en acceptant la construction d’un héliport pour l’hélicoptère du propriétaire Jeff Bezos, peut-être l’homme le plus riche du monde. L’entente prévoit la construction d’un complexe de 8 millions de pieds carrés (l’équivalent de trois Empire State Building) pour l’installation d’environ 25 000 employés. L’État et la ville croient pouvoir tirer neuf dollars de revenus pour chacune des piastres accordée à la compagnie.