«Golgotha»: les voix de tête du théâtre de Benoit Jutras

Benoit Jutras enchaîne les voix solos de ceux qui l’habitent.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Benoit Jutras enchaîne les voix solos de ceux qui l’habitent.

Le septième et tout neuf recueil de Benoit Jutras se nomme Golgotha, « en grec ancien, le lieu du crâne », comme le rappelle le poète en entrevue au Devoir. « Parce que le mont Golgotha aurait une forme de crâne. Le théâtre, comme le crâne, est un lieu clos et sombre. Comme le ventre ; mais on sort du ventre. On ne sort pas du crâne ; on reste là toute notre ostie de vie, et ce qui se passe là, c’est le théâtre, constamment. » Jutras a fait donc là théâtre de ces voix, et fait livre de ce théâtre. En poèmes.

Au cœur de Golgotha, un florilège de monologues. Certains écrits pour des êtres connus, artistes, écrivains, semble-t-il — Antelme, Pärt, Jelinek, Ibsen — et d’autres pour des Isaacson, Tamm, Cassaro, Yilmaz qu’on va chercher sur Google, sans toujours être éclairé. « Après Outrenuit (Les Herbes rouges, 2014), explique Benoit Jutras, cet autoportrait fragmenté, je voulais sortir du je. Il est finalement resté, mais ce n’était pas le mien.

Chaque fois que je découvrais des présences vocales — des personnages ? — je me rendais compte qu’elles étaient mes occupants. Ceux qui me constituent. Je les appelle “ma race privée” : ce sont mes globules, mes pores, les sédiments de ce qui me fait comme être, les tout petits grains de sable qui composent mon je. Tous ceux qui nous constituent parlent, on entend des voix — on n’est pas schizos, crisse, mais on a de la voix qui se génère dans le crâne ; le crâne, c’est le théâtre premier. Et il faut le fendre un peu, le fissurer. »

Le projet s’ancre autour du monologue, « pour faire un pied de nez au théâtre, prendre les paramètres du monologue théâtral et montrer que, lorsqu’il y a de la voix pure, ça reste tout le temps du poème ; rappeler que le poème, c’est un monologue, tout le temps — mono- et -logue, étymologiquement « parlerseul ». On parle tout le temps seuls, surtout quand on ne raconte rien. C’est une prière. On est dans le noir. »

En filiation avec les écrits de Valère Novarina, ou d’Hervé Bouchard ici, Jutras enchaîne les voix solos de ceux qui l’habitent. Mais s’ils prennent la parole, leurs reflets restent brouillés, superposés, jusqu’au méconnaissable. « Je pense à Nault, ce poème que j’ai écrit en pensant à l’univers de [la poète] Carole David. Et au film The Hours [sur la vie de Virginia Woolf], avec ce personnage joué par Julianne Moore, cette femme des années fifties, archétype de la femme seule au foyer qui doit s’accommoder de tâches absolument aliénantes. Sa solitude est monstre, on lui dit quoi faire, on lui prescrit sa vie, on lui prescrit des pilules, et le gin commence à rouler par-dessus, et le poème se termine par “Je veux que ma solitude les tue”. »

Écrire des échappées

Le livre est hanté de présences féminines, souvent « défiantes, contondantes », selon le poète. C’est que, depuis L’étang noir (Les Herbes rouges, 2005), où il abordait l’altérité par le biais du genre, avec un je féminin, Benoit Jutras a intégré plus finement le féminin à son écriture. « C’était frontal dans L’étang noir. Dans Golgotha, je parle de mes petites et grandes lèvres, de mon utérus, et après d’un garçon, dans le même poème. L’idée de l’altérité est plus présente encore par le nombre, la multiplication, et parce qu’il y a l’idée et la folie de la liste. Je voulais faire exploser le je ; pas le détruire, mais dans le fantasme de la multiplication, voir jusqu’où ça pouvait aller. »

L’intertextualité, on le lit, est en jeu. De multiples références croisent le texte, mais masquées, indique M. Jutras. « C’est l’idée du “Loup” », dit-il, nommant une autre section du livre, loup qui fait ici autant référence à l’animal qu’au masque, et au fait de « masquer ses pistes, pour être en même temps masqué et absolument nu ».

Et Golgotha en appelle bien sûr aussi à l’histoire de Jésus, à la crucifixion. M. Jutras cite aussi abondamment le philosophe Artéphius (vers 1130). « Je ne suis pas un croyant, je suis fasciné par l’imagerie des textes sacrés. Autant celle du christianisme que celle du judaïsme, de l’islam… Ça fait du bien de se sentir petit devant quelque chose qui nous dépasse. Je n’ai pas la foi, mais c’est d’une très grande beauté que de voir des gens s’abandonner à ce qu’ils estiment être plus grand qu’eux. Si on est fasciné par les mots et le sens, si on aime construire du sens, on n’a pas le choix d’aller vers les textes premiers », estime le poète.

« J’ai deux tendances très nettes, dont je suis conscient, quand j’écris, poursuit M. Jutras. D’abord, avoir un cadre formel très clair. Puis, quand je le trouve, à l’intérieur de ce cadre, être le plus sauvage possible, ne pas savoir ce que je fais, ce que je dis. Si un poème m’apparaît trop clair, je le crisse aux vidanges. L’énigme doit être centrale.

« Sinon, why ? On est entourés de discours, de prescriptions sémantiques, constamment ; il faut absolument comprendre tout vite vite… Ben moi, c’est le contraire. Je veux, comme le dit Michael Delisle, des choses qui m’échappent. Je veux bâtir des objets asymétriques. Je veux écrire des échappées. Cocteau disait : “J’écris parce que le réel est décevant.” Ben c’est ça. C’est plate, faque il faut juste chirer. »

Benoit Jutras sera au Salon du livre de Montréal le 18 novembre.

«Nault»

Femme assise. Face contre pieds. Recouverte de poupées de chiffon. Dans une cage suspendue. Largeur hauteur profondeur trois pieds. Faite de lierre branches tôle haillons.

Ils ont produit une face de soleil et de caveau et ils l’ont soudée à mon cou. Ils m’ont dit de tout avaler d’heure en heure, prescrit la bleue pour les nerfs, la rouge pour les nerfs, la blanche de nuit. Ils m’ont dit une marche c’est toujours bien, pâté de maison, les belles maisons, revenir, les fleurs fraîches, toujours bien, Ils ont fixé des fibres miroir sous mes seins, sous mes bras, dans ma nuque, dans mon ventre. Ils ont produit des après-midi à fréquence symphonique et à fréquence gin et citron et cycle délicat et gâteau de fête et magazine. Ils ont évalué la vitesse des avions s’écrasant dans mes veines, mesuré l’impact des bombes dans le four, dans la bouche de mon mari et dans le lait de mes enfants, m’ont demandé de répéter, de décrire, m’ont dit voyons, balade, la mer cet été, doucement, grand air, les fleurs fraîches, soleil, toujours bien. Je veux que ma solitude les tue.

Poème tiré de Golgotha

Extrait de «Golgotha»

Théâtre-fleuve comme le pouvoir

(refuser un ordre)

Dans le choléra d’automne que je choisis.

 Mes glandes que je donne à peindre.

(avec des siècles de chance)

Je suis une oie ce n’est pas ça.


Mes révolutions n’ont pas de maison.

Nous durons, comme les taureaux de Lascaux nous durons. Car dans nos muscles les mots se fendent et fument. Nous faisons l’amour à la boue, aux heures impaires. Nos promesses sont des fauves, nous les dressons. Nous tombons dans la mort pour que la joie demeure.


Golgotha

Benoit Jutras, Les Herbes rouges, Montréal, 2018, 190 pages