«Faunes»: cauchemar darwinien

L’auteure nous enveloppe dans une atmosphère digne d’un film d’épouvante.
Photo: Maryse Cléro Nobréga L’auteure nous enveloppe dans une atmosphère digne d’un film d’épouvante.

Dès les premières lignes de son premier roman, Faunes, campé dans un futur pas si lointain, dans une nature ravagée par le réchauffement climatique, Christiane Vadnais enveloppe le lecteur dans une atmosphère digne d’un film d’épouvante. Alors qu’elle se dirige vers Shivering Heights (monts frissonnants), afin de se détendre au spa, une jeune femme, Agnès, observe autour d’elle les « lambeaux blancs et vaporeux se languissant contre la terre ». « On dirait qu’ils ont faim, pense-t-elle en les observant dans le rétroviseur. »

Dans cet inquiétant récit placé sous le signe de la dévoration, la nature reprend ses droits, grugeant lentement mais sûrement les territoires conquis par l’homme irrespectueux de l’environnement. Le brouillard engloutit tout sur son passage, tandis que le niveau de l’eau ne cesse de monter.

Au même rythme que l’intérêt du lecteur, qui sera happé par la sourde sensualité animale qui émane de chaque page, par le climat d’horreur qui s’y installe finement et par la lente métamorphose que subissent les espèces vivantes.

De fait, cette « météo de fin du monde » provoquera d’étonnants changements de comportement et de curieuses mutations chez certains, dont l’énigmatique Heather, aux yeux comme « deux flaques d’eau miroitant de feux d’artifice » et à la « voix râpeuse », qui se meut « avec l’aisance d’une ondine », que rencontre Agnès dans le spa dévasté par la pluie torrentielle. Cette sirène à l’appétit sexuel insatiable reviendra hanter ce roman où tout n’est que moiteur et moisissure en devenir.

Après une entrée en matière pour le moins séduisante pour l’amateur d’univers dystopiques, Christiane Vadnais s’intéressera aux découvertes de Laura, scientifique opiniâtre médusée par une nouvelle espèce de poisson qu’elle dissèque avec un soin maniaque dans l’espoir de comprendre le sort réservé à ses semblables. Le vocabulaire emprunté par la jeune romancière rappellera par la suite ce moment organique, saignant, poisseux et visqueux qui ravirait David Cronenberg.

Outre l’univers du grand cinéaste canadien, Faunes évoque tour à tour Ovide, Kafka et Wells, tandis qu’entrent en scène de fabuleuses créatures qui provoquent l’effroi lorsqu’elles émergent du dense brouillard ambiant. Alors que les uns voient avec stupeur leur épiderme subir de gênantes transformations, les autres deviennent des proies potentielles d’impitoyables animaux, notamment de voraces ours polaires. Il n’y a pas que la flore qui ait une dent contre l’humanité…

Sans jamais adopter un ton militant, moralisateur ou alarmiste, Christiane Vadnais imagine dans cet hypnotique cauchemar darwinien jusqu’où nos erreurs, notre négligence et notre ignorance en matière d’environnement, voire notre déni de tout changement climatique, nous mèneront dans les prochaines années.

Au bout du compte, la question qui sous-tend Faunes, c’est de savoir qui de l’homme ou de la nature dévorera l’autre. Les paris sont ouverts.

  
Christiane Vadnais sera au Salon du livre de Montréal le 17 novembre.

Faunes

★★★ 1/2

Christiane Vadnais, Alto, Montréal, 2018, 137 pages