«Entre ciel et mer»: voyage au cœur de la mémoire

Terry et Eric Fan offrent une aventure féérique au pays de nos aïeux.
Photo: Terry et Eric Fan Terry et Eric Fan offrent une aventure féérique au pays de nos aïeux.

Félix habite dans une petite maison de bord de mer. Posté à la fenêtre de sa chambre, il observe cette immensité bleue et songe à son grand-père avec qui il avait prévu de naviguer. Il aurait eu 90 ans. Pour lui rendre hommage — et pour prolonger sa mémoire —, le petit bonhomme décide de construire un bateau sur lequel il entreprend un voyage au bout d’une inoubliable nuit.

Avec Entre ciel et mer, album tout juste paru chez Scholastic, Terry et Eric Fan offrent une véritable aventure féerique au pays du souvenir, celui de nos aïeuls qui restent une source infinie de connaissances et de beautés. Embarqué sur son rafiot de fortune, Félix s’envole au-dessus de la mer — ou alors est-ce l’eau qui s’évapore ? — et visite différentes contrées riches des mille et une histoires que lui racontait son grand-père.

Dans cette traversée onirique, le garçon parvient ainsi à le rejoindre, pour une ultime fois, sur ce « point de rencontre magique entre ciel et mer ». Bien que l’angle choisi, celui du rêve qui laisse place à tous les possibles, reste un chemin connu, pour ne pas dire usé, ce dernier se double ici de la mise en scène de personnages émouvants, notamment, et surtout, un grand-père réconfortant, solide et omniprésent. Apparaissant tantôt sous forme de poisson, tantôt sous forme de lune, il traverse le rêve du petit, l’accompagne et le guide dans ce qui reste, au bout du compte, un deuil à faire. La sensibilité des frères Fan se dévoile ici dans ce texte épuré, dans ces quelques mots choisis qui parviennent à mettre en lumière non seulement toute la force du lien intergénérationnel, mais aussi l’attachement profond et l’immense respect envers la mémoire du défunt.

Si ces quelques mots suffisent à exprimer la beauté du lien, les illustrations pleines pages jouent de complémentarité, ce qui ajoute à l’effet fantasmagorique de l’ensemble. Dans cette odyssée, tout le décor se transforme continuellement. Les nuages prennent ainsi la forme d’un éléphant, d’un coquillage, d’une ancre, de personnages ou d’objets ayant appartenu au grand-papa. Les méduses s’envolent et côtoient, dans une symbiose toute surnaturelle, des châteaux, des frégates, des sous-marins, des ballons, le tout formant des tableaux surréalistes unissant plus que jamais ciel et mer.

Les grands classiques

À travers ces doubles pages, qui témoignent de l’imagination du petit, les grands classiques de la littérature racontés jadis par le grand-père apparaissent à l’œil averti. Le kraken, Moby Dick, les ballons de Jules Verne, le Titanic voguent partout autour de Félix et de son grand-père poisson. Le trait réaliste des frères Fan ne pourrait être aussi efficace s’il ne se doublait de cette capacité qu’ils ont à créer des atmosphères, notamment à évoquer, grâce au changement de couleur, le point de bascule entre le réel et l’imaginaire. Finalement, la ligne d’horizon, le lieu de rencontre magique, permet à la relation de rester vivante, et ce, bien au-delà de la mort.

Extrait de «Entre ciel et mer»

« Félix fait la sieste dans la cale. Quand il se réveille, il sent le bateau se balancer doucement. Le voyage a commencé ! — Je ne savais pas que je me sentirais si seul en haute mer, dit Félix après quelque temps. Ces paroles attirent l’attention d’un grand poisson doré. — Sais-tu où le ciel et la mer se rencontrent ? demande Félix au poisson. — C’est en haut, en bas et dans les profondeurs de la mer, répond le poisson d’une voix qui fait tanguer le bateau de Félix. Il faut monter et descendre. C’est très loin, mais je peux te montrer le chemin. »

Entre ciel et mer

★★★ 1/2

Les frères Fan, traduit de l’anglais par Hélène Rioux, Scholastic, Toronto, 2018, 48 pages