Une jeunesse en 8 bits

«Je voulais voir où la nostalgie pouvait me mener, mais je ne voulais pas que ce soit un livre purement nostalgique», raconte Alexandre Fontaine Rousseau.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Je voulais voir où la nostalgie pouvait me mener, mais je ne voulais pas que ce soit un livre purement nostalgique», raconte Alexandre Fontaine Rousseau.

Chez nous, ça commence à être le musée des vieilles télés cathodiques », lance, amusé, Alexandre Fontaine Rousseau en montrant les deux cubes d’une autre époque qui peuplent son appartement. C’est qu’en plus des milliers de vinyles et de films qu’on y trouve, l’auteur de bédé et critique de cinéma a ressorti il y a quelques années ses vieilles cassettes Nintendo pour les replonger à temps perdu dans le classique boîtier gris — lié à ses écrans d’antan avec de bons vieux fils RCA.

De ses immersions ludiques dans Mario Bros., Duck Hunt, Paperboy, Metal Gear, Punch Out !! et quelque 90 autres cassettes plus ou moins connues, Alexandre Fontaine Rousseau, 33 ans, a tiré le livre Vieille école, où chaque chapitre se penche sur une oeuvre différente.

La publication illustrée par Cathon se révèle inclassable, au croisement de l’essai sur le jeu vidéo et du témoignage nostalgique, émotif, personnel… et aussi très ludique. Le sous-titre de l’ouvrage donne le ton sur le fond et la forme : Dans mon temps, les jeux vidéo étaient durs pour vrai.

« Je voulais voir où la nostalgie pouvait me mener, mais je ne voulais pas que ce soit un livre purement nostalgique », raconte Fontaine Rousseau, qui a publié l’an passé le déjà atypique Musique du diable. « Et ce n’est pas non plus un grand essai sociologique sur le jeu vidéo. C’est mon regard, j’ai assumé cette subjectivité-là. »

Arrivé aux États-Unis à la fin de 1985, le Nintendo Entertainment System (NES) est une console sur laquelle la jeunesse a pu s’user les pouces sur les flèches et les boutons « A » et « B » pendant des milliers d’heures avec des jeux propulsés par un simple microprocesseur de 8 bits.

« C’est une expérience qu’on a vécue un peu chacun de notre bord, ou avec deux ou trois amis, mais dans le fond, il y a quelque chose qui nous rassemble, au moins en tant que génération », explique celui à qui l’on doit les textes de la bédé Pinkerton. « Il y a plein de références qu’on a en commun. »

Il y a des gestes qui ont été faits des milliers de fois. Comme tourner la roulette de la télé au « 3 », souffler dans la cassette — l’auteur le déconseille, car l’humidité peut faire rouiller les circuits —, faire descendre la cartouche d’un geste sûr. Et il y a un imaginaire, des jalons qui se dégagent des jeux les plus connus.

« Je ne voulais pas aborder les jeux pour les jeux, mais aussi parler de la culture populaire qu’il y avait autour de ça, dit Fontaine Rousseau. Dans le livre, je dis que c’est comme des fossiles de la culture populaire en 8 bits. Dans la mesure où, si tu parles d’un jeu des Ninja Turtles, inévitablement tu vas aussi parler du phénomène vraiment wild qu’il y avait autour de ça à cette époque-là. »

« Vieux criss »

Livre de geeks, Vieille école ? Pas vraiment, répond Alexandre Fontaine Rousseau, qui ne s’estime pas comme le plus savant dans le domaine. Reste qu’on y apprend au fil des sections une foule de petits détails sur le Nintendo, sur la création des jeux et sur leur évolution dans le temps.

Livre encyclopédique, Vielle école ? « Je ne le vois pas comme ça. Il n’y a pas d’index par cassette, tu le lis du début à la fin », souligne l’auteur.

Et ce que j’aime des jeux de cette époque-là, c’est que l’action est simple, et pas diluée. Je veux qu’un jeu soit un jeu, et pas un objet multimédia qui accapare les codes du cinéma !

Livre d’un trentenaire pour qui c’était mieux dans le temps, Vieille école ? Assurément. Cet ouvrage, « c’était le moment où j’allais devenir le vieux criss de quelqu’un ! La difficulté des jeux vidéo de notre époque, c’est un peu comme quand les vieux se mettent à parler de la hauteur des bancs de neige dans leur temps. C’est un mythe bizarre ».

Reste qu’à l’époque du NES, on mourait tout le temps et on pouvait rarement sauver nos parties en cours de route. « Et ce que j’aime des jeux de cette époque-là, c’est que l’action est simple, et pas diluée. Je veux qu’un jeu soit un jeu, et pas un objet multimédia qui accapare les codes du cinéma ! » lance Fontaine Rousseau, qui se retrouve ennuyé devant des jeux modernes pendant lesquels « on finit par regarder une cinématique de 45 minutes avec des bonshommes en CGI qui vont jouer grossièrement un scénario auquel on va consacrer 60 heures de sa vie. No way ».

Le bon ton

Pour nous parler de son dilemme cornélien entre Ice Hockey ou Blades of Steel, de la magie de Super Mario Bros. 3 ou de la prémisse « vraiment jambon » de Bad Dudes, Alexandre Fontaine Rousseau utilise une langue très conviviale, terre à terre. Il nous parle au « tu », il insiste pour dire « de la skate ».

« Ça m’amuse, tout ce vernaculaire, parce qu’on a tendance à faire comme s’il y avait juste un français. Il faut que la langue soit vivante. »

Et puis, de temps en temps arrive dans Vieille école un paragraphe plein de perspective et de sagesse. Comme dans le chapitre sur Bomberman, où après en avoir décrit le fonctionnement en quelques phrases grinçantes, l’auteur laisse tomber que « la beauté du jeu repose donc sur cette tension qui existe entre les avantages et les inconvénients de notre propre puissance ».

« Ç’a été une de mes angoisses. Il y a des ruptures de ton, et c’est difficile de jongler avec ça sans que le lecteur trouve que c’est une erreur. Ça me prenait beaucoup de mon énergie pour faire que ce soit smooth. »

C’est presque dix ans après son arrivée en sol américain que le NES cessa d’être produit. De longues années à se nourrir de l’imaginaire d’une jeunesse, tout en forgeant son esprit en même temps.

« On jouait même quand on ne pouvait plus jouer, se souvient Alexandre Fontaine Rousseau. On dessinait des niveaux de Mario sur des feuilles. Le soir, avant de me coucher, je regardais mon papier peint de Mario et je m’imaginais jouer. C’était fondamental dans notre imaginaire. »

Difficile de dire si les jeux étaient vraiment plus durs avant (ou si les bancs de neige étaient si haut que ça). Mais, chose certaine, Vieille école sait souffler avec beaucoup de talent sur les braises de notre nostalgie.

« Je serais content que quelqu’un me dise que le livre lui a donné le goût de dépoussiérer sa vieille console. »

Dites, où est-ce qu’on peut trouver ça, une télé cathodique ?

Alexandre Fontaine Rousseau sera au Salon du livre de Montréal du 15 au 18 novembre.

Vieille école (Dans mon temps, les jeux vidéo étaient durs pour vrai)

Alexandre Fontaine Rousseau, avec les dessins de Cathon, Les Éditions de Ta Mère, Montréal, 2018, 228 pages