Une entente avec Amazon qui enflamme le milieu du livre

Différents acteurs du milieu ont vivement réagi à la nouvelle, critiquant le choix du comité organisateur du Prix, qui n’avait prévenu personne de sa décision.
Photo: Ben Margot Associated Press Différents acteurs du milieu ont vivement réagi à la nouvelle, critiquant le choix du comité organisateur du Prix, qui n’avait prévenu personne de sa décision.

Amazon, commanditaire du Prix littéraire des collégiens du Québec ? La nouvelle, dévoilée le 9 novembre, a presque éclipsé les titres des livres finalistes de la 16e édition de ce prix chouchou, tant elle a provoqué de réactions — et surtout de grincements de dents — dans le milieu du livre. Mais cette nouvelle commandite, dont le montant n’a pas été dévoilé, assure la pérennité du prix, dont la survie aurait autrement été menacée, selon l’organisation.

« C’est un sacré problème », soutient le professeur Simon Roy, qui a fait participer ses collégiens de Lionel-Groulx au prix depuis sa fondation jusqu’à l’an dernier. « Si mon cégep boycotte le prix, mes étudiants seront perdants. Mais arrive Amazon, ce géant américain qui fragilise le milieu du livre au Québec et ses libraires indépendants qui se décarcassent jour après jour pour mettre nos livres en vitrine, comme Amazon ne le fera jamais », indique celui qui est aussi auteur de Ma vie rouge Kubrick (Boréal). « Si le prix disparaît, ce n’est pas un meilleur move, pour personne… Je l’aime d’amour ce prix-là. »

« Déçus », « surpris », « furieux », différents acteurs du milieu ont vivement réagi à la nouvelle, critiquant le choix du comité organisateur, qui n’avait prévenu personne de sa décision.

« Notre immense malaise provient de la concurrence dangereuse que ce géant exerce contre les librairies du Québec. Faut-il rappeler la précarité du commerce du livre et de l’édition ? Faut-il citer les méthodes inhumaines de ce géant de la vente en ligne, qui constitue un péril pour les petits commerçants et les milieux culturels ? » ont lancé d’une même voix les cinq finalistes — Karoline Georges, Dominique Fortier, Kevin Lambert, Jean-Christophe Réhel, Lula Carballo —, appuyés par leurs éditeurs Alto, Héliotrope, Del Busso, Cheval d’Août, dans une lettre au Devoir.

Certains ont même pensé retirer leur nomination, avant de conclure que cette décision pénaliserait surtout les collégiens et leurs propres maisons d’édition puisqu’elle annulerait la tenue du prix.

Sans appeler au boycottage, l’Association des libraires du Québec (ALQ) a pour sa part demandé dans une lettre l’annulation de l’alliance avec Amazon, ou sinon sa non-reconduction. « En [vous] associant à Amazon, vous encouragez les jeunes vers des habitudes de consommation en dehors de leur librairie de proximité […] Les géants du Web ne facilitent pas la découvrabilité de la production culturelle québécoise. »

Consciente de l’attrait que représente un aussi gros joueur, la directrice générale de l’ALQ, Katherine Fafard, déplore que les organisateurs n’aient pas tenté de sauver le prix autrement. « C’est de l’argent bienvenu, et qui voudrait vraiment s’en priver ? Mais parfois, il y a des valeurs qui doivent être une priorité. Alors qu’on éduque les consommateurs de demain, un prestigieux prix littéraire vient leur envoyer comme message que c’est correct d’acheter sur Amazon. »

L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) s’est aussi dite « étonnée » de voir apparaître Amazon, une multinationale dont « faire la promotion de la culture québécoise ne semble pas être la tasse de thé ».

Le directeur général de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), Laurent Dubois, s’inquiète lui de voir cette alliance créer un précédent. « Les grands événements littéraires peuvent-ils encore bénéficier d’un soutien des entreprises québécoises ? » s’interroge-t-il.

Sur sa page Facebook, la professeure du cégep de Sherbrooke Annissa Laplante a pris parti, elle, de « parler du prix à [ses] élèves, mais de prendre aussi le temps de leur expliquer pourquoi plusieurs acteurs du milieu littéraire dénoncent ce partenariat et ce que cachent les rabais offerts par les géants du Web ».

Les grands événements littéraires peuvent-ils encore bénéficier d’un soutien des entreprises québécoises ? 

 

Nécessaires commandites

Né en 2003, le Prix littéraire des collégiens est un prix de débat, de littérature et d’éducation, soutenu et propulsé par la Fondation Marc Bourgie, et par l'énergie et la passion de Claude Bourgie Bovet. Des collégiens défendent leur favori parmi cinq livres, préalablement sélectionnés par un jury présidé par Le Devoir, qui accompagne ainsi le prix depuis ses débuts. Une grande finale nationale a lieu en avril à Québec, où les étudiants se retrouvent pour une chaude nuit de débat.

Le Prix a toujours eu besoin de commanditaires pour fonctionner, indique de son côté Bruno Lemieux, professeur au cégep de Sherbrooke et membre du comité organisateur. « Moi, j’ai été plus choqué de voir le gouvernement du Québec retirer tout son financement l’an dernier que de voir la proposition de commandite d’Amazon, confie-t-il. On a eu Banque Nationale, RBC, Québecor ces dernières années, et on savait que ça faisait grincer déjà des dents. Avec Amazon, on s’attendait à une zone de turbulence, mais pas de cette ampleur. »

Son aide financière est substantielle, explique M. Lemieux, offrant pendant quelques années à l’organisation les moyens de se permettre de ne plus fonctionner « au jus de bras de bénévole ».

Amazon Canada dit vouloir encourager le prix, comme elle le fait pour d’autres initiatives littéraires. « Nous sommes dévoués à faire notre part pour aider ces précieux programmes à accomplir leur plein potentiel tout en rejoignant le plus d’individus possible. »

« Amazon – c’est dans l’entente – respecte nos façons de faire », poursuit M. Lemieux. Le Prix reste indépendant et continue d’acheter ses livres, près de 800 exemplaires par année, directement auprès des éditeurs. Il n’y a donc pas d’impact direct réel sur les librairies indépendantes. Des informations confirmées par Sylvie Bovet, coordonnatrice du Prix. « Après 15 ans, on arrive à un moment où il faut aller de l’avant, où la structure doit dépasser la famille, car le prix est très populaire et il y a beaucoup de demandes de collèges pour participer. On se bat chaque année pour avoir de nouveaux commanditaires, car souvent, ils ne vont rester que trois ou quatre ans. »

Attristé par la réaction du milieu, le comité organisateur craint que ce battage ne refroidisse Amazon. « Est-ce que ce sera mieux si le prix meurt ? ».

« Quand il faut que le comité de coordination d’un prix majeur qui existe depuis 15 ans se tourne vers des Amazon ou des Enbridge pour vivre, c’est désolant, renchérit le professeur Roy. Où sont les philanthropes, que font les ministères de la Culture et de l’Éducation ? »

« Je fais un appel au gouvernement de François Legault », lance à son tour Bruno Lemieux. « S’il veut vraiment raviver l’éducation au Québec et aider dans la foulée toute la chaîne du livre, il a une excellente occasion d’y contribuer par le Prix des collégiens. »

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