«Le bûcher»: Roumanie, année zéro

Des Roumains célèbrent l’arrestation du dictateur Nicolae Ceausescu, le 24 décembre 1989 à Bucarest.
Photo: Christophe Simon Agence France-Presse Des Roumains célèbrent l’arrestation du dictateur Nicolae Ceausescu, le 24 décembre 1989 à Bucarest.

Alors que les cendres du soulèvement de décembre 1989 en Roumanie sont encore chaudes, que le « camarade général » a été liquidé, Emma, 13 ans, a perdu son père et sa mère dans un accident de la route il y a six mois. À l’orphelinat où elle a été confiée, une vieille femme qu’elle ne connaît pas et qui prétend être sa grand-mère maternelle vient un jour la chercher. Demi-folle ou vraie sorcière, la grand-mère, qui mêle rituels et exploits de débrouillardise, lui fait peur et la fascine — autant qu’elle nous intrigue.

Pourquoi sa mère avait-elle rompu avec sa famille — au point de ne jamais lui en avoir parlé ? Son grand-père, un professeur réputé, était-il un informateur du régime ? S’est-il pendu de honte et de peur ou a-t-il été lynché par la foule ?

Ballottée par les événements, soumise à l’accueil tantôt hostile, tantôt bienveillant que lui réservent les habitants de la petite ville, Emma va peu à peu découvrir les secrets de sa famille.

Des zones enfumées que le Hongrois György Dragomán explore avec doigté et un brin d’allégorie dans Le bûcher, deuxième volet d’un triptyque consacré à la dictature roumaine (après Le roi blanc paru en 2009) et troisième roman de cet écrivain hongrois lui-même né en Roumanie en 1973 — il y a grandi avant d’émigrer avec sa famille en 1988.

Roman d’apprentissage puissamment évocateur, campé dans un monde qui bascule et où règne le gris, mais dans lequel persistent le mensonge et la dissimulation, Le bûcher nous fait avancer à tâtons au fil d’une narration immersive et monologuée, où semblent s’incarner de manière crédible les premières heures complexes de liberté roumaine.

À travers quelques personnages qui portent leurs blessures et leurs mauvais plis, à coups de fantômes et de magie noire, György Dragomán revisite la mémoire ensanglantée du pays qui l’a vu naître.

Le bûcher

★★★ 1/2

György Dragomán, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Gallimard, Paris, 2018, 528 pages