«L’oeuvre du Grand Lièvre Filou»: le testament d’un anthropologue vagabond

Le livre de Serge Bouchard sonne comme un éloge de la liberté.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le livre de Serge Bouchard sonne comme un éloge de la liberté.

C’est à une sorte de testament que nous convie l’anthropologue, écrivain et animateur de radio bien connu Serge Bouchard avec L’oeuvre du Grand Lièvre filou. Un livre qui rassemble dix ans de chroniques écrites pour le magazine Québec Science entre 2009 à 2018.

Aujourd’hui, à 71 ans, « assigné à résidence » pour des raisons de santé, il est revenu sur l’île de Montréal où il a grandi après avoir passé des années dans les Laurentides. Après avoir suivi tous « les chemins de travers »,voilà qu’il fait un pas de côté.

Le Grand Lièvre filou qui inspire le titre, le Nanabozo des Anichinabés, aurait créé le monde tel qu’on le connaît en courant à gauche et à droite sur une île au milieu de l’océan. C’est aussi un peu ce qu’a fait Serge Bouchard au fil des ans, arpentant dans tous les sens l’Amérique du Nord, faisant fi des frontières et du temps lui-même.

Dans cette soixantaine de textes pleins d’humanité et de mémoire, qu’il nous présente comme le « journal d’un anthropologue vagabond », l’auteur des Yeux tristes de mon camion et du Peuple rieur apparaît comme un puits sans fond lorsqu’il est question des Premières Nations et des traces des premiers explorateurs canadiens-français ou métis de l’Amérique du Nord.

Qui sait que Minnesota est un nom algonquien qui signifie « beauté du brouillard matinal au-dessus de l’eau », que Chicago signifie « mouffette » et que la ville des vents a été fondée par le fils d’un Canadien français et d’une Haïtienne ? Serge Bouchard, lui, le sait et notre ignorance mêlée d’amnésie le fait doucement rager. Il ne se prive d’ailleurs pas d’exhumer quelques-uns des plus beaux « poèmes de la toponymie » nord-américaine.

« Rien n’est plate, à moins de perdre totalement le sens de l’émerveillement, de la parole et du récit. » De Huberdeau à Batoche, en passant par Pointe-aux-Trembles, Mingan, Santa Fe ou Whitehorse, d’un Dunkin’ Donuts à un Tim Hortons, Serge Bouchard aurait roulé deux millions de kilomètres.

Et lui qui a sillonné en tous sens les États-Unis, l’élection de Donald Trump lui a coupé les jambes. À ses yeux, l’homme est la parfaite incarnation de l’inculture, gonflé de l’air du temps. « Ignare, il est le champion de tous ceux qui ne connaissent pas leur géographie, leur propre histoire ; des gens qui méprisent les principes élémentaires de la morale, de la philosophie, de la science et qui ne savent rien de ce que cela veut dire, être un humain. »

Sans langue de bois, le chroniqueur y vilipende aussi l’héritage empoisonné de John A. MacDonald, la frénésie des pipelines, la destruction de l’environnement et notre amnésie collective. « Quel est ce monde, demande-t-il, où la création de la richesse s’appuie sur l’éradication de tout, au profit de l’émergence du rien ? »

Des pages qui, mises bout à bout, sonnent surtout comme un éloge de la liberté et un appel pressant pour « rendre son dû à la beauté ».


Serge Bouchard sera au Salon du livre de Montréal les 17 et 18 novembre.​

Extrait de «L’œuvre du Grand Lièvre filou»

J’ai roulé de Caplan à Manche d’Épée, en passant par Percé ; est-ce assez voyager ? J’ai vu des Dixie Lee, des Capitaine Homard, du bien méchant bâti et puis des quais découragés. J’ai aussi vu des caribous sur les sommets nus, j’ai vu un orignal traverser la 132. « Bienvenue dans la région touristique de la Gaspésie », voilà tout ce que, sur une pancarte bleue gouvernementale, nous trouvons à écrire. Gespeg, ma terre de mines, d’améthystes et d’agates, mémoire rouge et mémoire de fer, pêches anciennes, bateaux fantômes, les beaux chênes blancs, les morues de Nicolas Denys, premier grand amoureux de la Gaspésie, entre Nipisiguit (Bathurst) et Cap-des-Rosiers.

L’oeuvre du Grand Lièvre filou

★★★ 1/2

Serge Bouchard, Multimondes, Montréal, 2018, 224 pages