«Dissident»: Pierre Vallières, chercheur d’absolu

Pierre Vallières espérait l’indépendance de son pays, tout en pensant qu’un Québec hostile aux immigrants ne mérite pas de survivre. Ici, une manifestation pour la protection de la langue française, en 1972, à laquelle Vallières a participé.
Photo: Bernard M. Lauzé Archives Le Devoir Pierre Vallières espérait l’indépendance de son pays, tout en pensant qu’un Québec hostile aux immigrants ne mérite pas de survivre. Ici, une manifestation pour la protection de la langue française, en 1972, à laquelle Vallières a participé.

L’année 2018 marque le 50e anniversaire de la parution en 1968 de Nègres blancs d’Amérique, livre le plus célèbre de l’essayiste et militant Pierre Vallières (1938-1998). À cette occasion, le journaliste Daniel Samson-Legault publie Dissident, première véritable biographie de celui qui, altermondialiste avant l’heure, fit, hors d’un cadre trop étroit, éclater l’indépendantisme québécois pour l’unir à une gauche internationale toujours en évolution.

Très naturellement, Amir Khadir, de Québec solidaire, parti dans lequel il n’est pas interdit de déceler l’héritage protéiforme de Vallières, signe la préface enthousiaste du livre. Quant à l’auteur, il présente la biographie par un exergue étonnant tiré de l’édition de 1974 de Nègres blancs d’Amérique : « Je ne veux pas avoir raison… mais vivre. » Il s’agit là du mot on ne peut plus éclairant de Vallières. Loin d’être pur théoricien ou simple prédicateur, le militant plonge dans la vie active en s’exposant même à la privation.

« Vallières a connu cinq ans de prison et cinq mois de clandestinité », résume Samson-Legault. Une force intérieure vivifiante, que le révolutionnaire en puissance n’arrive pas lui-même à élucider complètement, le guide et déconcerte souvent ses compagnons de lutte. Il a laissé à beaucoup l’impression de suivre avec une surprenante précocité les modes progressistes de l’Occident et de les assimiler à la vitesse de l’éclair.

Malgré tout, nous sommes forcés de lui reconnaître un charisme certain et un idéalisme contagieux. Le biographe explique que Vallières a eu le flair de tenter de noyauter, avec un succès très inégal, la revue Cité libre, le Front de libération du Québec, l’équipe de la revue Parti pris et d’autres groupes d’éveilleurs de conscience « pour les faire évoluer, à sa façon, autant que possible, avant de retourner à une libre-pensée incapable de compromis ».

Dès 1964, dans son éphémère revue Révolution québécoise, le militant se fixe comme constante l’opposition au nationalisme, cette doctrine de droite qui, au Québec, de Jules-Paul Tardivel (1851-1905) à Lionel Groulx (1878-1967), a falsifié l’idée progressiste de libération nationale. Cette année-là, contre ceux « qui croient que l’indépendance seule va résoudre les problèmes », Vallières déclare qu’il « croit que le socialisme est seul capable de résoudre les problèmes » et qu’« en lui-même » celui-ci « porte l’indépendance ».

Photo: Service des archives et de gestion des documents de l’UQAM Pierre Vallières (à droite) participe à un débat sur la question nationale avec Charles Gagnon (à gauche) et Gérald Godin, au cégep Lionel-Groulx en 1978.

Deux ans après, il manifeste et fait la grève de la faim à New York devant l’ONU. Il s’agit de montrer à l’opinion mondiale que le Québec, malgré la lointaine origine européenne de la plupart de ses habitants, reste une colonie d’Ottawa, capitale héritière d’une domination exercée par Londres dès 1760. Selon Vallières, qu’on arrête alors, les Québécois ont partagé la situation de tant de peuples, souvent composés de gens de couleur. Aussi écrit-il en prison Nègres blancs d’Amérique.

Mais quelle est l’obscure force intérieure qui anime Vallières ? Dans son ouvrage indispensable à qui veut mieux connaître l’homme et son action, Samson-Legault ne répond guère à la question.

Comment comprendre, vers la fin de sa vie, le Vallières défenseur acharné des itinérants, des Amérindiens, des psychiatrisés, des homosexuels, l’antiraciste qui, espérant toujours l’indépendance de son pays, pense qu’un Québec hostile aux immigrants ne mérite pas de survivre ?

Novice franciscain entre 1958 et 1961, mais vite défroqué, Vallières reste fidèle à un catholicisme hérité de la Nouvelle-France par une secrète attirance. En 1986, il écrit : « Il y a plus de deux ans maintenant que j’ai retrouvé la foi… Même athée, j’étais croyant, je cherchais Dieu. » Comme le récit de Samson-Legault, riche de détails inédits, se clôt sur la déchéance mentale et physique de Vallières, ces mots sont la seule étoile qui nous reste dans la nuit.
 

Daniel Samson-Legault sera au Salon du livre de Montréal les 17 et 18 novembre.