Sexualité, une histoire des sociétés

L’étude de la sexualité à travers les âges devient une étude des sociétés, avec leurs valeurs et leurs interdits, qui pose les rapports sexuels comme des faits sociaux.
Photo: Paolo Cipriani Getty Images L’étude de la sexualité à travers les âges devient une étude des sociétés, avec leurs valeurs et leurs interdits, qui pose les rapports sexuels comme des faits sociaux.

Même avec l’imagination la plus débridée, la variété d’actes sexuels possibles entre deux êtres humains demeure limitée, n’est-ce pas ? Pourtant, les sociétés humaines ont traité ces actes de façon très différente à travers les âges. C’est ce que dévoile le livre Une histoire des sexualités, dirigé par Sylvie Steinberg, aux Presses universitaires de France, qui survole quelques millénaires de sexualité en Europe occidentale. Dans cette longue histoire, le récent mouvement #MoiAussi sera-t-il plus qu’un simple sursaut ?

Chez les Grecs, l’idée d’une sexualité heureuse n’était pas pensée à l’intérieur du couple, où la fidélité n’était d’ailleurs pas liée à l’amour. En entrevue, Sylvie Steinberg ajoute que les Romains condamnaient le sexe oral parce qu’il souillait l’organe de la parole, cette fonction supérieure, ou que la stimulation du plaisir féminin pendant l’acte sexuel a été encouragée en Occident jusqu’au XIXe siècle.

C’est au cours de ce siècle, pas si lointain d’ailleurs, que le diktat biblique « tu enfanteras dans la douleur » a été pris au mot par les hommes bourgeois. L’accusation de « viol » a longtemps servi surtout à condamner le viol de filles vierges, tandis que les femmes dites « de mauvaise vie » ou même les femmes mariées étaient susceptibles de voir ces accusations retournées contre elles, notamment sous forme d’accusations d’adultère.

En fait, en Grèce antique, l’adultère féminin était d’ailleurs considéré comme un crime pire que le viol. Le terme même de « sexualité » serait quant à lui un produit du XIXe siècle, siècle qui aurait aussi inventé le terme « homosexualité ».

L’étude de la sexualité à travers les âges, assez récente elle aussi, devient donc plutôt une étude des sociétés, avec leurs valeurs et leurs interdits, qui pose les rapports sexuels comme des faits sociaux.

Ainsi, plutôt que l’opposition entre normalité et déviance, que l’on retrouve dans la société d’aujourd’hui, ou celle entre péché et vertu, qui prévalait dans les siècles précédents, c’est une opposition entre « ce qui convient socialement » et « ce qui ne convient pas socialement » qui avait cours en Grèce antique. On y désapprouvait davantage les excès que les actes eux-mêmes. « Il n’était pas mal vu de fréquenter des hommes prostitués, écrit par exemple Sandra Boehringer sur la Grèce antique, mais fort mal vu de dépenser trop d’argent dans ce type de divertissement ». De même, les séducteurs invétérés, comme ceux qui fréquentent des prostituées, sont source de moqueries en Grèce antique « parce qu’ils montrent qu’ils ne peuvent résister à un désir qui nuit à la concorde sociale et qui fait d’eux des parasites », lit-on dans cet ouvrage.

Fin de la permissivité

Mais cette relative permissivité antique prend bel et bien fin avec le Moyen Âge, marqué du sceau chrétien. En 1179, le concile de Latran considère comme « contre nature » toutes activités sexuelles « à des fins non procréatrices », écrit Didier Lett sur l’Occident médiéval. Les actes sexuels ne sont notamment pas permis le dimanche, le mercredi et le vendredi, jours de liturgie. Et pas n’importe comment. « L’Église tente de faire admettre qu’une seule position est acceptable dans l’acte de chair, celle du missionnaire », écrit-il encore, avant d’ajouter « si toutes les autres postures sont condamnées aussi souvent, c’est bien parce qu’elles existent ».

En entrevue, Sylvie Steinberg ajoute que l’âge du mariage relativement tardif a, paradoxalement, favorisé les pratiques sexuelles « non procréatrices », chez les jeunes gens. Dans le contexte médiéval, d’ailleurs, l’homme est actif et la femme passive, dans l’acte sexuel. « Dans le discours médical, les femmes sont considérées comme des réceptacles ou, au mieux, fournissent la matière qui deviendra un foetus, tandis que seul l’homme informe et donne la forme », écrit Didier Lett.

Le XIIe siècle voit cependant la notion d’adultère masculin pénalisée juridiquement pour la première fois. Fait à noter, à travers ces années, le plaisir féminin demeure valorisé dans l’acte de procréation, explique Sylvie Steinberg en entrevue. « Jusqu’à la société bourgeoise du XIXe siècle, dit-elle, même pour un théologien catholique, le plaisir féminin était nécessaire au mariage », « et la conception d’un bébé ne pouvait se faire que s’il y avait plaisir partagé ».

Loin de #MoiAussi

On est pourtant loin, très loin du mouvement #MoiAussi, qui donne la parole aux femmes et place la notion de consentement au coeur des échanges sexuels.

Pour Sylvie Steinberg, la notion de consentement était, dans l’Europe chrétienne, essentiellement inscrite dans le mariage et la promesse de mariage, et était du même souffle obtenue pour la vie. Le crime de viol conjugal n’a-t-il pas été reconnu en France qu’en 2006 ? Mais c’est dans les années 1960, avec la popularisation de la pilule contraceptive, que s’est produite la vraie révolution.

Ça n’est d’ailleurs pas arrivé d’un seul coup. Déjà, au XVIIIe siècle, celui du libertinage, l’utilisation de divers contraceptifs, plus ou moins efficaces, donnait lieu à une véritable baisse de la fécondité dans les grandes villes européennes. Pour ce qui est du mouvement #MoiAussi, de dénonciation des agressions sexuelles, « il faudra voir s’il aura des suites » avant de pouvoir réellement le qualifier de révolution, dit Mme Steinberg.

Une histoire des sexualités

Dirigé par Sylvie Steinberg, Presses universitaires de France, Paris, 2018, 520 pages