Astérix, c’est nous!

Après Tintin et le Québec, l’auteur et dessinateur Tristan Demers se penche cette fois sur les liens entre les irréductibles Gaulois et la Belle Province.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Après Tintin et le Québec, l’auteur et dessinateur Tristan Demers se penche cette fois sur les liens entre les irréductibles Gaulois et la Belle Province.

Pauline Marois, apprend-on, est bédéphile. Considérable collection à la maison. Fan de Blueberry, Gaston Lagaffe et Achille Talon. Tristan Demers a passé une bonne heure et demie dans sa grande maison, à ne pas parler politique. Ou presque. L’essayiste et bédéiste la cite de mémoire, encore tout étonné : « Tout le monde me parle de la Castafiore, mais je me revendique beaucoup plus de Bonemine… » Bonemine, l’épouse d’Abraracourcix, chef du village des irréductibles Gaulois : est-il besoin de le préciser ? « Le fait est, explique Tristan, qu’elle le gère, son mari de chef, dans la hutte. Madame Marois m’a dit exactement ça : “J’ai géré un boys’ club, où ça se chicane, où ça se tape dessus avec des poissons pas frais…” »

L’ex-première ministre du Québec intervient à la page 141, sur les 178 que compte le nouveau livre de Tristan, lancé mardi après-midi au Robin des bois, restaurant communautaire. Les chapitres « Astérix dans notre imaginaire collectif » et « Astérix et l’identitaire » arrivent loin dans Astérix chez les Québécois — Un Gaulois en Amérique, le beau bouquin abondamment illustré et très sérieusement documenté que propose Demers, huit ans après son Tintin et le Québec, Hergé au coeur de la Révolution tranquille. Ils n’en constituent pas moins les pièces de résistance (littéralement) de l’ouvrage. « Au départ, ces chapitres étaient placés au début. Ce sont les ayants droit, les Éditions Albert-René, Hachette, qui ont souhaité une approche plus chronologique, et que ce regard sur l’utilisation symbolique ou la récupération politique des aventures d’Astérix soit plus une manière de conclure que l’avant-plan… »

Un phénomène d’identification

Ça n’empêchera pas le lecteur québécois de trouver là ce qui, au premier coup d’oeil, ne manque pas de faire son effet : les personnages, le village, le combat contre l’occupant ont été constamment resservis dans les pages éditoriales des quotidiens depuis les années 1970, du Lévex et Parizox par le regretté Girerd jusqu’à la mairesse Valérie Plante en robe cône orange écrasant Denix (oui, Denis Coderre en Obélix), par Ygreck.

« On s’est approprié Astérix au Québec, à toutes les sauces. C’est la grande différence avec Tintin. Dans les aventures de Tintin, on trouvait un ami qui nous faisait découvrir des choses, des pays. Astérix, on s’est identifiés à lui, on voit son univers comme étant le nôtre. On est des Gaulois d’Amérique et notre potion, c’est notre langue, notre culture. Le rapprochement était assez inévitable. »

 
Photo: © 2018 Éditions Albert Rene / Goscinny-Uderzo Une case tirée de l’ouvrage «Astérix chez les Québécois»

Et ça se vérifie jusque dans les nombreuses publicités mettant Astérix à contribution, des gâteaux Stuart aux biscuits Viau en passant par Le Lait… et l’aluminerie Alcan. C’est l’une des belles découvertes du chercheur Tristan Demers : trois films de 60 secondes montrant Astérix et Obélix accueillis par un certain Alcanix et visitant l’usine. Le dialogue est transcrit dans le livre : « “C’est les Romains qui ont fait ça ?”, demande Obélix, intrigué. “Il n’y a pas de Romains ici, ce sont des Canadiens !”, lui répond Astérix avec la voix de Roger Carel, reconnaissable entre toutes ! » Même Céline Dion et Obélix seront associés dans une réclame pour Coke Diète en 1989. « Mais ils ne sont jamais côte à côte dans l’image… » Précaution de René Angelix, sans doute.

Astérix en retard

Tristan Demers a tout fait pour éviter que son livre soit « une pizza », mais les angles d’approche ne manquent pas. La distribution locale, par exemple. On est assez surpris de constater à quel point Astérix a mis du temps à s’installer au Québec : pendant des années, on publie dans les journaux, très, très en retard, les premiers épisodes de la série, dans La Patrie, le Montréal-Matin ou Le Soleil. Est reproduite une page mal imprimée d’Astérix le Gaulois, première aventure créée en 1959 dans Pilote, à partir d’un supplément illustré du Soleil en 1970… Le journal Pilote, que dirigeait René Goscinny et qui prépubliait Astérix, n’a été offert partout qu’à partir de 1965, autour du numéro 300.

On s’est approprié Astérix au Québec, à toutes les sauces. C’est la grande différence avec Tintin. [...] Astérix, on s’est identifiés à lui, on voit son univers comme étant le nôtre. On est des Gaulois d’Amérique et notre potion, c’est notre langue, notre culture.

Ce retard explique la place plutôt congrue de Goscinny dans le livre : « C’est surtout après sa mort, en 1977, qu’Astérix en prend large dans notre culture. » Jusqu’à ce moment-là, Goscinny et Uderzo s’étaient faits rares au Québec, à part la fameuse visite de l’équipe de Pilote en 1973 et l’apothéose de la séance de dédicaces au collège de Maisonneuve, où les dessins étaient lancés dans la foule. « Un happening de la bande dessinée », annonçait-on : happening il y eut. « Une fois qu’Astérix a été publié aux éditions Albert-René, Uderzo est venu au Québec presque tous les ans, parfois à plusieurs reprises la même année. Il passait et repassait à l’émission Ad Lib, était interviewé par Pierre Marcotte, etc. C’était l’autre grande différence avec Tintin : Astérix n’est pas mort avec Goscinny, il y avait de nouveaux albums à promouvoir. » Tristan, discret, ne dira pas si c’est ou non une bonne chose.

Astérix chez les Québécois: un Gaulois en Amérique

Tristan Demers, Hurtubise, 2018, 178 pages