La chronique - Le dernier des héros romantiques

Stephen Vizinczey n'a écrit que deux romans dans sa vie, Éloge des femmes mûres (1965 pour la version anglaise, 2001 pour la traduction française) et Un millionnaire innocent (qui date d'une vingtaine d'année dans sa version originale anglaise), tous deux traduits dans une vingtaine de langues. C'est peu, mais c'est en même temps beaucoup. Car Vizinczey est l'un de ces rares écrivains à pouvoir produire de l'enthousiasme et de l'identification à la lecture. Pas surprenant! Ses maîtres sont Balzac et Stendhal et, quand il doute d'une phrase ou d'un paragraphe, c'est vers eux qu'il se tourne pour avoir leur approbation.

Lorsque la critique a découvert Éloge des femmes mûres, elle a été éblouie par ce roman d'apprentissage, parlant d'un «bain de bonheur», «d'un style gracieux et évocateur [qui] nous libère de l'angoisse qui accompagne si souvent l'amour», et même du «plaisir hormonal» que procure sa lecture. Pour Un millionnaire innocent, on a surtout insisté sur le portrait social des puissants, ici affreusement dépeints par l'auteur, au point qu'un critique allemand a comparé les avocats véreux décrits par Balzac à de petits orphelins par rapport à ceux de Vizinczey. Il est vrai que l'auteur connaît bien le milieu juridique, ayant eu plusieurs fois l'occasion de s'y frotter, dont une, mémorable, avec son éditeur new-yorkais Ian Ballantine à qui il a intenté un procès qui a duré sept ans afin de recouvrer ses droits d'auteur. «Les avocats sont des marchands de laine et leurs clients sont les moutons qui se font tondre.»

Il serait difficile de ne pas voir dans cette expérience malheureuse et fort coûteuse le germe de ce qu'il met en scène dans Un millionnaire innocent, un roman qu'il a mis dix ans à écrire. Le héros n'est pas un écrivain spolié, mais ce qui est en jeu revient au même. On vole et son trésor et son âme à un jeune homme qui a découvert par la seule force de son travail et de son acharnement l'épave de La Flora qui avait sombré avec son précieux chargement au large des côtes des Bahamas en 1820.

La chasse au trésor

Trésor enfoui au fond de la mer, quête solitaire d'un jeune homme qui part à sa découverte sur un bateau qui s'appelle l'Hermite, choix impossible entre l'amour d'une femme et l'abandon de sa quête au nom même de cet amour, confrontation à la cruauté du monde qui veut faire main basse sur son trésor sans égard pour ce qu'on pourrait appeler la «propriété intellectuelle», nous ne sommes pas loin du sort de l'écrivain qui est prêt à se mettre à dos le monde entier pour ne pas faillir à sa vérité et à son intransigeance. Ce qui fait en même temps du héros de Vizinczey un héros romantique. Son coeur est pur («Un homme n'aime pas vraiment tant qu'il n'a pas retrouvé son coeur d'enfant»), sa passion sans limite, sa générosité tout autant que sa pauvreté proverbiales, son souci et son amour d'autrui nobles... seule sa foi est mise à rude épreuve tant les obstacles sont nombreux et semblent insurmontables. Comment, en effet, vaincre le mal, qui est partout? Peut-être aurait-il mieux valu que notre héros suive les conseils de son ami Eshelby qui, lui remettant Stendhal et Balzac en livres de poche, voulut le convaincre «qu'il était sot de chercher des trésors alors que l'on pouvait mener une vie riche pour pratiquement rien, tout simplement en lisant de grands romans»...

Une méditation sur la condition humaine

Sorte d'épopée sociale des temps modernes, le roman de Vizinczey parle de tout et surtout du mal, que ce soit des meurtres de Luther King, de John et de Robert Kennedy, de l'élection de Richard Nixon, des déchets toxiques déversés dans les mers par des compagnies immorales, de l'appétit immodéré du gain chez les riches qui sont prêts à tout, même au meurtre, et surtout, surtout, des avocats! Il y a d'innombrables chapitres à ce sujet dès la moitié du roman, et cela sans qu'il y ait redite! Décidément, cet auteur hait les avocats, surtout ceux qui fréquentent les hautes sphères, et plus ils sont riches, plus ils sont redoutables et dénaturés. À la lecture, cette partie est un peu fastidieuse, bien qu'elle soit instructive à force de détails. Le lecteur se sent aussi accablé que le héros, Mark, et se demande bien s'il ne serait pas prêt à tuer pour que tout cela cesse s'il était dans la même situation. Ce n'est pas pénible sur le plan romanesque (un peu tout de même), c'est insupportable sur le plan humain. Cela nous désespère de la condition humaine et nous rend encore plus nécessaire que le héros surmonte cette épreuve et ait raison de ses bourreaux, quitte à subir de grandes pertes. Pour qu'enfin il y ait une justice! Et comme Vizinczey ne peut vivre sans croire à l'amour, pour qu'enfin l'amour triomphe! Pour reprendre ce qu'il disait sur le peuple hongrois dans son essai Vérités et mensonges en littérature (traduit en 2001), «l'histoire de nos défaites et de notre survie est pour nous une sorte de religion, comme pour les juifs; le respect que nous avons de nous-mêmes en dépend; nos têtes sont remplies par les calamités qui ne nous ont pas détruits».

Un roman touchant qui se lit comme un roman d'aventure, qui lui-même se lit comme une méditation sur la condition humaine.