Littérature arabe - Beyrouth, ville à vif

Destins écorchés, vies amputées, exils involontaires: entre 1975 et 1989, un petit pays pris en étau «entre le bleu de la mer et le bleu de l'infini» a été déchiqueté par quinze années d'une guerre civile folle et chaotique. Ville sept fois détruite et sept fois reconstruite, selon la légende, ville Phénix qui renaît chaque fois de ses cendres, Beyrouth résiste aujourd'hui encore aux raccourcis, aux explications raisonnées. Instrument intime de connaissance, la fiction prend alors avec clarté et intelligence le relais des manuels d'histoire.

Imane Humaydane-Younes, journaliste et sociologue libanaise née en 1956, mène depuis plusieurs années une vaste enquête sur les disparus de la guerre fratricide qui a mis son pays à feu et à sang. Paru en 1997 à Beyrouth, unanimement salué par la presse arabe, Ville à vif est un remarquable premier roman, porté par une écriture poétique et enveloppante qui explore le quotidien des femmes dans le feu de la guerre.

Au milieu des «discordes qui tournent la vie en mort et l'amour en violence», quatre femmes habitent le même immeuble de Beyrouth-Ouest: Liliane, Warda, Camillia et Maha. Quatre écorchées vives, quatre regards à la fois distincts et empreints de féminité sur la guerre et la folie des hommes. Liliane, dont le mari écrivain a perdu le bras droit dans une explosion. Warda, séparée de sa famille, son mari et sa petite fille ayant émigré sans elle aux États-Unis. Camillia, jeune Druze audacieuse qui a quitté son village pour s'installer à Beyrouth puis en Angleterre, et qui revient dans son pays dévasté. Maha, chez qui elle habite, qui a perdu son mari, terriblement seule et «indifférente au goût des choses». Ces femmes abandonnées à elles-mêmes, qui pleurent leurs morts dans l'absence des hommes, prêteront tour à tour leur voix à la narration de ce roman magnifique et sensible.

Quatre existences à la dérive, étouffées entre les immeubles éventrés et la permanente angoisse de la guerre, au coeur d'une ville où seule la mer semble encore intacte. Toutes sont dépossédées, écartelées entre leur désir de partir et celui de rester. Imane Humaydane-Younes y montre une sensibilité vive pour les contradictions qui tissent la réalité intime de ces femmes: le mélange de fascination et d'excitation que procure la guerre, une illusion qui fait son temps, très vite muée en horreur et en oppression. «Aux fenêtres et le long des façades éventrées, semblent pendre les tripes des habitations, lambeaux de meubles et de vêtements. L'oeil ne se trompe jamais. Le coeur seul se trompe.»

Partir, rester? La tension est permanente pour ces femmes emmêlées entre les rêves de départ et l'inséparable culpabilité qui les accompagne, la peur qui recouvre la ville, les questions qui demeurent sans réponses. «Il vient un moment où on n'a d'autre choix que de se résigner, où s'interroger devient un luxe hors de portée, où la vie entaille toujours davantage le rêve du commencement et ajoute chaque matin un peu plus de souffrance.» Imane Humaydane-Younes tisse avec Ville à vif une oeuvre sobre et parfaitement réussie, qui s'impose comme l'un des plus beaux romans étrangers de ce début d'année.

Perte et rédemption d'un enfant de la guerre

Dans le Beyrouth de l'immédiate après-guerre, un jeune homme sans repères est accusé de viol. Enfant de la guerre, très tôt happé par les milices et jamais revenu à la vie normale, Yalo harcèle les couples illégitimes qui fréquentent la pinède où il habite, gardien de sécurité d'une villa sise un peu à l'extérieur de la ville. Kalachnikov et lampe de poche entre les mains, il sème la terreur, sépare les couples, viole les femmes. Il tombera un jour amoureux de l'une de ses victimes — ce sera sa perte et sa rédemption.

L'enquêteur, qui le soupçonne d'appartenir à une organisation terroriste, l'obligera à rédiger ses confessions: «Écris, chien!» D'abord instrument de torture et technique d'aveu, l'écriture deviendra pour Yalo un moyen de reconstruire son identité rabotée par la folie de la guerre. La frayeur au fond des yeux, assis devant une pile de feuilles blanches dans sa cellule, il apprendra à voir et à écrire. Dans la blancheur aveuglante de la vérité, peu à peu les phrases et son histoire personnelle se déploieront. Sur le papier, les histoires s'enchaînent et se développent, la mémoire enfouie se creuse et se recompose.

En apprenant à écrire, Yalo apprend aussi à mentir — pour satisfaire les enquêteurs, pour que la torture cesse. Car où est la vérité? À la fois victime et acteur de la violence, incapable de s'adapter à la nouvelle réalité de Beyrouth, membre d'une minorité syriaque et individu éternellement marginal, Yalo ne prendra vraiment conscience d'exister qu'avec un crayon à la main. Une fable cruelle sur la folie de la guerre, l'effondrement de la morale sociale et la reconstruction de l'identité.

Né à Beyrouth en 1948 — l'année de la création de l'État d'Israël, Elias Khoury est critique littéraire au quotidien libanais An-Nahar. Son roman précédent, La Porte du soleil (Actes Sud/Sindbad, 2002), ressuscitait l'histoire de la lutte nationale palestinienne à travers la mémoire chaotique d'un vieil homme mourant dans le camp de Chatila.

«Entre le bleu de la mer et le bleu de l'infini, écrit Imane Humaydane-Younes, les significations semblent se perdre irrémédiablement.» Car la guerre rime avec effacement des limites: le ciel de Beyrouth s'y confond avec la mer, le mal avec le bien, les hommes sont comme des enfants qui jouent à la guerre. Et la vie y prend trop souvent la forme d'une mort lente.

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VILLE À VIF, Imane Humaydane-Younes, Traduit de l'arabe (Liban) par Valérie Creusot, Verticales

Paris, 2004, 272 pages

YALO, Elias Khoury, Traduit de l'arabe (Liban) par Rania Samara, Actes Sud/Sindbad, Arles, 2004, 450 pages