Littérature - La guerre ? Non madame...

Pourquoi les hommes aiment la guerre. C'était le titre d'un article paru dans un hebdomadaire américain (le Times ou le Newsweek, j'ai oublié... ) vers le milieu des années 80, sous la signature d'un certain William , vétéran du Vietnam. Je me souviens que l'auteur y décrivait un officier des Marines allant et venant revolver au poing après une attaque du Viêt-công sur le camp qu'il dirigeait, allant et venant, écrivait , au milieu des cadavres des assaillants embrochés aux clôtures dans le pinceau des projecteurs ou allongés sur le sol dans la pose grotesque où la mort les avait surpris, et lui les retournant du pied avant de poursuivre son chemin sans cesser de parler à toute vitesse, en proie à une étrange jubilation, soudain si merveilleusement vivant, entouré de tous ces morts de la nuit. Une scène digne du Apocalypse Now de F. F. Coppola, autre tentative de comprendre la folie de la guerre comme passion et comme drogue...

La guerre, écrivait en ce temps de pré-rectitude politique William , depuis toujours était aux hommes ce que la maternité est aux femmes: une initiation parfois brutale aux puissances occultes qui régissent les lois de la vie et du trépas. À l'époque où les peuplades archaïques esquissaient leurs frontières tribales à coups de flèches et de sagaies assez rarement mortels, la guerre pouvait garder ce caractère d'un rituel initiatique par lequel le chasseur s'approchait du mystère de la mort pour en approfondir sa connaissance du monde. Comme en d'autres domaines, c'est, je crois, l'inéluctabilité de la technique, le mariage de l'efficacité et de la bonne vieille barbarie qui nous rendent insupportables les guerres modernes.

En inscrivant son ouvrage à l'enseigne des Liaisons dangereuses (le titre serait la réplique de la marquise de Merteuil à un ultimatum amoureux de monsieur de Valmont), Monique Bosco, consciemment ou non, situe donc d'emblée sa réflexion sur le sujet dans un ordre passionnel, comme si les immenses massacres de la Grande Guerre et tous ceux qui les ont précédés ou suivis n'étaient que la continuation sous un autre nom des luttes de pouvoir qui ont leur siège dans l'orgueil sexuel de l'homme et de la femme. C'est peut-être le cas, mais encore aurait-il fallu le démontrer. En l'absence de tout développement argumentatif un tant soit peu soutenu, il ne semble pas si évident que les ambitions et les calculs politiques d'un George W. Bush en Irak relèvent du même univers pulsionnel que les sournoises et complexes entreprises de séduction caractéristiques de la vie libertine du dix-huitième siècle. Désir est un formidable mot fourre-tout dont, depuis Freud, on a parfois eu tendance à abuser.

Le livre de madame Bosco se présente sous la forme d'un journal de lectures et de réflexions personnelles tenu, croit-on comprendre, au cours de l'hiver qui précède l'entrée en guerre des Américains contre le régime de Saddam Hussein. Un journal qui se veut (c'est du moins, venant d'une écrivaine importante de nos lettres, ce que le lecteur était à mon avis en droit d'espérer) une sorte de contrepoids littéraire à la massive opération de propagande qui a servi à préparer le terrain de cet affrontement contre la plus récente version des forces du Mal. Des lectures, on ne pourra qu'admirer l'abondance et l'étendue: de Freud, d'Anna Arendt et de Simone Veil à Timothy Findley en passant par les mémoires de Charlie Chaplin. La réflexion s'alimente aussi à la source de souvenirs et d'expériences personnels forcément émouvants: on ne survit pas, fillette de treize ans, à l'exode et à la débâcle française de 1940, et ensuite aux lois antijuives de Vichy (grâce auxquelles Monique Bosco découvrira qu'une appartenance citoyenne vieille de plusieurs générations, comme celle des Français d'origine israélite, peut être répudiée par simple décret gouvernemental), sans avoir des affirmations définitives à formuler sur la guerre et les peuples qui la font. Ainsi cette scène inoubliable, qui nous montre, dans une petite Simca fuyant l'avance des troupes allemandes sur la Loire, la vieille madame F., ayant sous les drapeaux cinq fils dont elle est sans nouvelles depuis plusieurs jours, et qui dit: «Pour sauver la France, je donnerais la vie de mes cinq fils.»

Sa belle-fille, qui était au volant, murmura tout doucement: «Moi, non.»

Quelque chose de définitif, d'intemporel vient d'être proclamé qui dans la conscience résonne aussi fort que la fameuse déclaration de Camus opposant la justice et sa mère. J'aurais aimé que le livre de Monique Bosco se tienne toujours à cette hauteur et à cette profondeur, mais il n'en est rien. On a droit, assez souvent, à un style confus, à des phrases empreintes de pathos, à des propos d'une minceur et d'une facilité qui, s'agissant d'un sujet aussi grave, témoignent d'une superficialité un peu déconcertante.

Sur la guerre de 14-18: «Tant de millions de morts [...], tant de dévastations, et on bâcle la paix comme si on n'aimait pas la paix et que seule la guerre trouvait les hommes prêts à tous les sacrifices?» Un peu rapide comme analyse? Mais il y a pire: «Tant de guéguerres, hélas, qui finissent par entretenir un climat de haine et qui éclatent au moindre prétexte.» Eh ben... Ailleurs, on apprend qu'au Rwanda, «une moitié se laissa assassiner pendant que l'autre, sidérée de peur, d'impuissance, ne savait plus où se cacher... » C'est à se demander qui tenait les machettes. Disons qu'on est loin d'un Jünger ou même d'un Bernard-Henri Lévy, mais peu importe. Dans ce livre de Monique Bosco, c'est la fin qui tue, littéralement.

Un peu plus haut, elle écrivait: «[...] malgré les foudres de guerre de tous les continents, il y a un profond et sincère désir de paix chez les braves gens du monde — et il y en a encore — malgré les complots des matamores de service.» De ces braves gens, on aurait pu croire que Monique Bosco faisait partie. Mais toute cette confusion, ce salmigondis, va aboutir à la plus improbable des conclusions: citant Denise Bombardier, adhérant au boiteux parallèle munichois qui fait d'un Irak exsangue et étouffé par les sanctions l'équivalent géopolitique d'une Allemagne nazie en plein essor guerrier après avoir avalé l'Autriche et la Tchécoslovaquie, avalant, donc, toutes ces couleuvres de l'administration Bush, dont la plus grosse, dont on peut aujourd'hui contempler les épatants résultats, est d'avoir laissé entrevoir sa feuille de route vers une paix au Moyen-Orient, voici que Monique Bosco, après avoir, révèle-t-elle, «vacillé en quelque sorte, branlé dans le manche», endosse sans ciller la nouvelle guerre impérialiste des Américains, espérant «qu'elle apportera, enfin, un peu de paix».

C'est plutôt bien parti. Le même discours, exactement, qu'il y a cent ans: en 1914, ça allait être la dernière, la guerre qui mettrait fin à toutes les guerres. Toute une réussite, là aussi. La guerre se nourrit d'elle-même et de rien d'autre, à part, peut-être, une certaine mollesse de la pensée quand, sous les apparences, elle se double de malhonnêteté intellectuelle.