Roman québécois - Désirs et ralenti sur images

«Il suffit d'un jour pour aimer un homme. D'un seul moment de ce jour, pour ne plus en aimer un autre.» L'amour et le désir, trois hommes, deux femmes. De multiples possibilités. À travers une attention myope aux détails, une série de gestes ralentis, de regards et de paroles désarticulés, Maryse Latendresse s'intéresse avec sensibilité au fourmillement des sensations qui accompagnent la naissance du sentiment amoureux.

Alex aime Hubert depuis cinq ans. Lisa, sa demi-soeur avec qui elle partage un appartement, fréquente un nouvel amoureux depuis quelque temps. Un simple regard croisé avec cet homme suffira à faire basculer les choses pour Alex: «Quand j'ai ouvert la porte et que je t'ai vu, j'ai senti s'échapper une partie de mon amour pour Hubert, il y a eu un grand vide, un vertige, au même moment, tu m'as serré la main et je t'ai laissé entrer.» Dès lors qu'elle laisse entrer cet homme dans sa tête, Alex donne un nouveau sens à sa vie.

Ce lent récit d'un désir qui se déplace d'un homme à un autre, Alex l'adresse à son père, plaçant d'emblée l'oeuvre sous le signe, dirait-on en psychanalyse, d'un Îdipe mal résolu. Colère, griefs, contradictions mal assumées: le traumatisme remonte à l'année de ses seize ans, alors que son père quittait sa mère pour une autre femme. Peu à peu, jusqu'à la dernière page du roman, le lecteur apprendra ce qu'il doit savoir. Mais curieusement, alors qu'elle décortique avec lucidité le basculement amoureux qui s'empare d'elle, la violence et l'inéluctable force du désir entre deux êtres, la narratrice n'arrive pas à comprendre et à accepter ce qui a poussé son père à partir avec une autre.

Dans La Danseuse (Hurtubise HMH, 2002), Maryse Latendresse explorait également les glissements du désir et les risques d'une rencontre inattendue. Elle nous offre cette fois une histoire d'amour plutôt conventionnelle, teintée d'un rien de suspense et de rebondissements accessoires. Une prédilection pour un thème qui ferait d'elle, aux yeux de son éditeur, «la nouvelle romancière de l'amour» et qui lui permet d'exprimer ses idées sur l'amour et le désir, à coups de généralités ou d'aphorismes qui laissent songeur: «Une femme qui désire cherche souvent la glace pour s'y fondre», «Les hommes qui aiment les chiens aiment souvent mieux que les autres», «Les hommes qui font semblant n'y arrivent jamais tout à fait».

Une écriture qui se veut fluide, faite de télescopages et de raccourcis syntaxiques parfois irritants, accompagne à petits pas ce suspense amoureux: «Une femme qui ne se regarde pas. Les yeux d'un homme sur elle, lorsqu'ils n'y sont pas, je sais que cette femme-là est beaucoup plus libre que moi.» Une liberté de style, un maniérisme qui culmine parfois dans l'audace grammaticale: «Les femmes sentent toujours cela, un homme qui les aiment [sic], les femmes adorent cela.» Tantôt encore, ce sera «les ailes battantes» d'un papillon. Exemples parmi d'autres d'un travail d'édition discutable. L'évanescence et l'impressionnisme en littérature, faut-il le rappeler, exigent d'abord une solide maîtrise du langage. Une maîtrise qui fait défaut à Quelque chose d'intérieur, dont la sensibilité exacerbée se trouve plutôt mal servie par une écriture qui n'est pas en contrôle et qui n'arrive pas à convaincre.