Roman québécois - Lumière du Nord

L'ombre de deux grandes écrivaines plane sur le roman: celle de Virginia Woolf et de Clarice Lispector. De la romancière anglaise on retient la ténuité de l'intrigue et le foisonnement des images et des sensations, presque suffocant, épurées par l'alchimie de l'écriture. Quant à la romancière brésilienne d'origine russe, celle-ci a produit une oeuvre surprenante et déconcertante, donnant la primauté aux sensations et aux métaphores insolites plutôt qu'aux événements racontés. Ses personnages semblent vivre deux vies. L'une, apparente, constitue l'intrigue. L'autre, cachée, correspond aux sentiments. C'est cette autre vie que son écriture cherche à ramener à la surface.

Sous la peau des arbres navigue dans ces eaux. Avec plus ou moins de bonheur. «Comment parvient-on à cette force d'expression qui vous laisse ému et ébloui devant un tableau?», s'interroge Nadia, l'un des personnages du roman. Là réside le secret de toute esthétique. Comme l'exprime le vieux peintre chinois penché sur son rouleau de soie, un pinceau à la main, que cite la narratrice: «Pour croître avec ce que l'on peint il faut s'en pénétrer, s'y immerger jusqu'à ne plus être que l'essence même de l'objet dessiné ou peint.»

Explorer la complexité des perceptions infinies d'ordinaire inaperçues qui forment la trame du vécu exige une grande virtuosité. Le roman d'Anne Dandurand souffre de longueurs et d'un manque de rythme. Il s'épuise dans un flot de métaphores et de détails superflus. La romancière n'est pourtant pas dénuée de talent, comme en témoignent son art de raconter, sa maîtrise de la langue et son pouvoir de suggestion.

Ruptures et recommencements

«Il est des moments dans la vie où tout bascule, la quasi-certitude d'être à un tournant de sa vie... » Sous la peau des arbres raconte le parcours croisé de deux immigrantes qui s'affranchissent de leurs servitudes. On trouve en creux du roman une réflexion sur les nécessités de l'art et l'absolu besoin de liberté de l'artiste.

Nadia a quitté San Miguel, sa lointaine province natale andine, pour étudier les beaux-arts à Buenos Aires. La jeune artiste-peintre entravée par son amant, à la fois son guide et son mentor, n'arrive pas à progresser dans son art. Après une rupture éprouvante, elle ressent le besoin impérieux de partir. Invitée à Montréal dans le cadre d'un échange d'artistes, elle compte «faire de son art, de sa démarche artistique, le centre de son existence». Dans l'atelier qu'elle partage avec des artistes, elle fait éclater des soleils sur le vert «humide et moussu» des forêts luxuriantes de l'Amazonie en attendant de pouvoir exprimer sur la toile cette insaisissable lumière du Nord, cette «extraordinaire» transparence qui lui échappe.

Nadia choisit une vie hasardeuse et aléatoire. Sa quête artistique sera jalonnée de tâtonnements, d'expérimentations et d'impuissances. Elle le sait. Mais elle est déterminée à «placer son art et sa démarche esthétique au-dessus de tout, quitte à éloigner de sa vie toute entrave à son propre épanouissement d'artiste».

En alternance, la romancière fait entendre la voix de Rosalia, paysanne des hauts plateaux andins au service d'une famille bourgeoise de Buenos Aires. Après avoir suivi la famille aisée au Canada en compagnie de son plus jeune enfant, mue par l'espoir que l'ingratitude de la vie est derrière elle en cette «Amérique de ciné», elle rompt avec son passé et celui des siens, séculaire, d'assujettissement.

Dans ce roman des ruptures et des recommencements, l'auteure décrit avec justesse les bouleversements que suscite l'exil, le vertige face à l'inconnu, les doutes harcelants. Elle montre la trajectoire de deux femmes en quête de leur unité et de leur émancipation. L'exil marque pour elles le début d'une délivrance et Montréal, «le premier véritable lieu de liberté».

«La vie se nourrit de nos rêves. Et nos rêves, de la vie.» Construit comme une série de petits tableaux, Sous la peau des arbres décrit avec émotion la condition migrante ponctuée d'abandons, de deuils et de re-départs.

Andrée Dandurand a fait des études en sociologie de la littérature et a travaillé pendant plusieurs années dans diverses capitales latino-américaines à titre de journaliste. Imprégnée de ces lieux contrastés, elle en restitue les atmosphères et les climats avec une certaine poésie. Au détour d'une page, elle sait faire surgir des images émouvantes, comme celle de cet «homme élancé, au profil d'Espagnol, entrevu sous la lumière oblique du matin», l'unique souvenir fiché dans la mémoire des huit ans et demi de Nadia.

«La création n'est pas une explication, c'est un nouveau mystère.» Cette citation de Clarice Lispector qui apparaît dans la dernière partie du roman laisse le critique perplexe. Comment dire que Sous la peau des arbres lui paraît inabouti? Heureusement, le vieux peintre chinois veillait... Il vient à sa rescousse et l'aide à conclure. «Quand on peint un arbre, il faut croître avec lui», dit-il encore.