La vie urbaine de Paul

Illustration de Michel Rabagliati 
Source: La Pastèque
Photo: Illustration de Michel Rabagliati Source: La Pastèque

Le héros de Michel Rabagliati débarque en ville pour le troisième volet de ses aventures. En bédé-réalité.

«Ça sent comme dans le temps! L'odeur de la pâte à croissant embaumait tous les étages au dessus.» La tête dans le cadre de porte, Michel Rabagliati a le sourire grimaçant. Et le goût d'aller dîner ailleurs que dans cette petite pâtisserie de la rue Saint-Denis où pourtant les sandwichs simplets et les viennoiseries font saliver.

Lubie de bédéiste dont la cote d'amour ne cesse de monter dans le coeur du public d'ici et d'ailleurs? Pas vraiment. Mais l'homme connaît bien l'endroit. Trop bien peut-être, pour l'avoir fréquenté à répétition il y a quelques années en déménageant ses pénates juste au-dessus du commerce situé à l'intersection de la rue Villeneuve, là où Montréal offre aux passants une rareté urbaine: cinq coins de rue.

C'était en juillet 1983. L'Élysée — c'est le nom de ce pourvoyeur de chocolatines — s'appelait alors La Pâtisserie bretonne, la librairie Opuscule ne servait pas de calmars frits comme le fait le restaurant Ouzeri aujourd'hui et la radio abusait du Do you really want to hrt me? de Culture Club.

À l'époque, Rabagliati avait aussi 20 ans, les mains dans la peinture fraîche pour renipper son premier petit nid d'amour et l'avenir devant lui. «De bien belles années», lance-t-il tout en traversant la rue Saint-Denis où la pizza d'un diner convertit en resto italien l'attend.

«Le quartier était très agréable. On se baladait beaucoup. Aujourd'hui, je vis dans le nord de la ville. Ce n'est plus la même chose», poursuit-il, un brin de nostalgie dans la voix.

Nostalgie. Le concept semble s'être emparé de la vie de l'auteur depuis le premier volet des aventures de Paul, dont il est le géniteur... mais aussi l'acteur principal. Avec sa blonde Carole — rebaptisée Lucie pour les besoins de la cause —, ses parents et ses amis. «J'aime surfer sur la nostalgie, dit-il, me replonger dans mes souvenirs pour en extraire des histoires. Pour me mettre au travail, il faut que j'aie des choses à raconter, des choses personnelles, des anecdotes... » Comme des séances de peinture rythmées par la douce voix de Boy George ou des premiers baisers dans un train qui viennent meubler un nouveau morceau de sa vie mis en vignettes: Paul en appartement (La Pastèque).

Après le succès de Paul à la campagne (La Pastèque) et de Paul a un travail d'été (La Pastèque) — 16 000 exemplaires tirés dans cinq langues, rien de moins! —, l'éternel adolescent a débarqué en ville cette semaine. Tout comme Rabagliati l'a fait en 1983 en quittant sa banlieue pour goûter au plaisir d'un Plateau encore épargné par l'embourgeoisement.

Le décor est posé. Dans cet environnement urbain, Paul va poursuivre sa lente, naïve et difficile compréhension de la vie. Avec en trame de fond de l'amour, des cours de graphisme, un voyage à New York et toujours cette banalité d'un quotidien que Rabagliati arrive encore à rendre magique et inspirant avec une construction narrative efficace et un coup de crayon sec qui flirte avec l'univers de l'illustration des années 70. Sans couleur, sans fla-fla, sans monstre intergalactique, sans créature plantureuse aux gros seins...

«Je n'ai pas d'imagination pour les récits policiers, l'humour ou la science-fiction, commente-t-il, et trop de pudeur pour aller trop loin dans mes descriptions. J'aime ça, évoquer les choses quand cela devient trop intime»... mais aussi ne pas négliger les détails lorsque cela devient très urbain, aurait-il pu ajouter, comme en témoigne la mise en image des rues de Montréal où escaliers, dépanneurs du coin et commerces d'aujourd'hui et d'hier sont facilement reconnaissables. «Pour la première fois, j'ai fait du repérage photographique», résume-t-il.

Avec ça et tout le reste, la formule est de toute évidence gagnante. Et les fidèles de Paul qui se languissaient à l'idée de renouer avec Rabagliati sont comblés. «Je suis surpris que cela fonctionne comme ça, dit l'artisan à propos de son propre succès. Mais je peux comprendre: Paul, c'est l'honnêteté et la simplicité incarnées. Et puis, ç'a l'avantage d'être vrai. Dans une aventure de justicier de l'espace, le lecteur ne peut s'identifier. Mais quand c'est du vrai monde, c'est différent.»

Et quand ce vrai monde prend possession de son premier logement, qu'il part à la découverte de la Grosse Pomme, qu'il découvre la culture cérébrale d'un Montréal jet-set un tantinet homo, qu'il regarde la vie de Blake Carrington à la télé ou qu'il vit la mort d'une vieille tante excentrique, cela devient de la «bédé-réalité» dont les «cotes de lecture» devraient de nouveau induire une petite onde de choc dans l'univers de la bédé québécoise.