Souvenirs du Liban-Sud

Atika Sleiman à Kfar Chouba, le 2 septembre 2000 
Source: Josée Lambert
Photo: Atika Sleiman à Kfar Chouba, le 2 septembre 2000 Source: Josée Lambert

À travers l'objectif de sa caméra, c'est la misère de la guerre qu'elle regardait, mais aussi la résistance à la guerre, telle que vécue au quotidien. Et sa pellicule s'en est tant imprégnée que Josée Lambert a décidé d'en faire un livre. Ces jours-ci, pour préserver la mémoire de l'occupation du Liban-Sud et de ses blessures, la photographe lance, aux toutes nouvelles Éditions Sémaphore, un recueil de photographies et de textes, une sorte d'album de famille, intitulé On les disait terroristes.

Cela a commencé avec une visite au Liban, à la fin du conflit intérieur qui déchirait le pays, en 1995. Comme d'autres reporters, Josée Lambert s'y rend, pour capter les traces et les cicatrices laissées par la guerre civile à travers son objectif. Mais au sud du pays, dans un petit territoire voisin de la Palestine, l'occupation israélienne, ainsi que l'emprisonnement arbitraire et la torture de ceux qui osent s'y opposer persistent.

C'est le début d'un attachement entre Josée Lambert et le Liban-Sud. Et la première partie de son travail est regroupée dans une section du livre qui s'intitule Ils étaient absents sur la photo. Les absents, ce sont les habitants du Liban-Sud qui sont enfermés, violés et torturés dans la prison de Khiam, souvent durant plusieurs années, sans autre forme de procès. Ceux qui sont sur les photos, ce sont leurs pères, leurs mères, leurs frères et leurs soeurs, qui les espéraient patiemment, au cours de ces mêmes années.

Le travail de Josée Lambert s'est étalé sur plusieurs années, et sa dernière visite au Liban remonte à août 2000, juste après le retrait des troupes occupantes. En cours de route, des prisonniers ont été libérés, d'autres ont été portés disparus. Au moment de notre rencontre, il ne restait plus qu'un Libanais dans une prison israélienne, et on cherchait encore des disparus dans de petits charniers découverts un peu partout sur le territoire autrefois occupé.

Pourtant, cette guerre a laissé des traces partout, sur le territoire comme sur les corps de ceux qui ont été battus, violés, humiliés au cours de leur détention.

Josée Lambert a milité durant plus de cinq ans dans les rangs d'Amnistie Internationale et y a notamment coordonné les dossiers relatifs au Liban. Fidèle aux principes de cette organisation, elle défend ardemment les droits de l'homme et dénonce leurs violations, les viols, les tortures, du genre de celles survenues au centre de détention de Khiam, dont il est abondamment question dans son livre.

En entrevue, elle dénonce aussi les terroristes et les kamikazes palestiniens, et toute personne qui porte consciemment atteinte à la vie des civils. Son livre, pourtant, compte une photo de Souha Béchara, jeune femme qui a été détenue pendant dix ans, dont six dans une cellule d'isolement de un mètre par deux mètres, pour avoir tenté d'assassiner le chef de l'Armée du Liban-Sud, le général Antoine Lahad. Souha Béchara a raconté la tentative d'assassinat et sa détention dans un livre intitulé Résistante.

Car pour Josée Lambert, Souha Béchara n'est pas une terroriste puisqu'elle s'est attaquée à un homme qui était à la tête d'une organisation armée et qui tenait son peuple en otage. Le terrorisme, dit-elle, est un acte perpétré «contre une population pour faire trembler un État». La photographe ajoute d'ailleurs que bien d'autres détenus de Khiam étaient, pour leur part, simplement coupables de s'être opposés à l'occupation, même de façon bénigne, ou d'avoir connu des opposants à l'occupation. Elle cite en exemple le cas du cheikh Hussein Kazan, qui faisait des harangues modérées de résistance à l'occupation, et dont les deux fils, de 15 et 16 ans, ont été détenus à Khiam pour faire taire leur père.

En entrevue, la photographe admet qu'elle a quitté Amnistie Internationale parce que la politique de cet organisme prévoit qu'on ne donne pas publiquement le nom des personnes présumées coupables d'atteinte aux droits de l'homme.

Ces noms, elle n'hésite pas quant à elle à les citer, dans son livre comme en entrevue. Elle cite celui de Jean Homsi, qui a violé sans répit une victime, en la menaçant, si celle-ci n'obtempérait pas, de torturer sa grand-mère, détenue dans une pièce voisine, et dont elle entendait les cris de douleur. C'est ce Jean Homsi qui a inspiré à Josée Lambert le texte d'une pièce intitulée Diane et Jean, reproduit dans le livre, qu'elle a elle-même joué au théâtre du Quat'Sous, avec l'écrivain et dramaturge d'origine libanaise Wajdi Mouawad, en janvier 2001. Jean Homsi, qui était interrogateur en chef de la prison de Khiam, a été condamné à mort par contumace, c'est-à-dire en son absence, au Liban, et vit sans doute à l'étranger en toute impunité. Elle cite aussi le nom de Issam Jarawan, également interrogateur à Khiam, qui vit à Toronto, contre lequel plus de 20 anciens détenus ont porté plainte auprès des autorités canadiennes, en vertu de la Loi sur les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre.

Josée Lambert voit dans son travail la limite de ce qu'elle peut faire, son devoir de photographe, puisqu'elle ne peut se substituer à la justice canadienne. Et même après le retrait des forces occupantes, il ne reste plus grand-chose du Liban-Sud d'autrefois. C'est ce dont témoigne l'histoire de M. Mansouri, aujourd'hui citoyen du «Petit Aitaroun», de Montréal-Nord, qui est retourné au Liban-Sud en 2000, en compagnie de Josée Lambert, pour reconstruire son village détruit de Aitaroun. Si des maisons et des écoles y ont en effet été reconstruites, les Libanais enfuis, eux, ne sont pas revenus. Car c'est le tissu social entier de la région qui s'est dissolu avec la guerre. Alors que le Liban-Sud comptait quelque 400 000 personnes avant l'occupation, selon Josée Lambert, on n'y trouve plus, aujourd'hui, qu'une centaine de milliers d'habitants.

Son métier, dit-elle, comporte donc un devoir de mémoire et un devoir de savoir; il s'accomplit notamment à travers la publication de ce livre trilingue, qui peut se lire en français, en anglais et en arabe. La photographe se réjouit par ailleurs de ce travail de traduction accompli par les Éditions Sémaphore. C'est une façon de créer des ponts, dit-elle, entre deux mondes tellement loin l'un de l'autre, entre deux groupes qui se comprennent peu et mal, entre une population majoritairement chiite et le reste de l'Occident.