«L’affaire Sparsholt»: ondes de choc

Auteur à la fois cérébral et sensuel, Alan Hollinghurst s’impose comme l’un des maîtres du roman anglais contemporain.
Photo: Robert Taylor Auteur à la fois cérébral et sensuel, Alan Hollinghurst s’impose comme l’un des maîtres du roman anglais contemporain.

Oxford, Angleterre, automne 1940. En plein Blitz (l’opération de bombardements menée par l’aviation allemande), malgré le black-out imposé, l’atmosphère semble inchangée sur le campus.

Les vieilles pierres, les rituels centenaires, les courses d’aviron, les arts, l’intelligence et un rien de marivaudage forment la première partie de L’affaire Sparsholt.

À l’écart d’un petit groupe d’élite dont les membres deviendront écrivains ou artistes, David Sparsholt donne son titre au sixième roman d’Alan Hollinghurst (qui a lui-même étudié et enseigné dans un collège d’Oxford).

 

Une sorte de dieu grec qui fascine beaucoup d’étudiants — hommes ou femmes. Pensez au mystérieux « Visiteur » du Théorème de Pasolini.

Une vingtaine d’années après ce « beau sursis », au milieu des années 1960, devenu un industriel en vue, David Sparsholt sera mêlé à un scandale vaseux dans lequel seront impliqués un député travailliste et des prostitués mâles — la fameuse affaire à laquelle le titre fait référence, et qui restera un mystère pendant la majeure partie du livre.

Un roman en cinq parties

Articulant son roman en cinq parties, elliptique et bousculant la chronologie, Alan Hollinghurst s’intéresse surtout aux effets de ce scandale, multipliant les personnages et les narrateurs, nous faisant prendre au passage la mesure d’un demi-siècle d’évolution de la société britannique.

Des secousses de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux boîtes de nuit gaies du Londres d’aujourd’hui et aux applis de rencontre, en passant par la dépénalisation de l’homosexualité en 1967.

Le véritable héros du roman, le fils de David, Jonathan, un portraitiste de talent ouvertement homosexuel, va fréquenter certains des ex-camarades de son père, bourgeois bohèmes membres de l’intelligentsia. Plus tard encore, devenu un peintre réputé, il sera le témoin clé du changement de mentalités — fin du secret, homoparentalité, technologies, etc.

Le passage du temps

À 64 ans, l’auteur de La piscine-bibliothèque (« certainement le meilleur roman jamais écrit par un auteur anglais sur l’homosexualité », a dit Edmund White) et de La ligne de beauté (Fayard, 2005, lauréat du Man Booker l’année précédente) s’impose comme l’un des maîtres du roman anglais contemporain.

Romancier à la fois cérébral et sensuel, Alan Hollinghurst voue un intérêt marqué au passage du temps (un trait qui vient souligner son côté proustien) et se livre ici à une délicate auscultation des relations entre les pères et les fils et entre les classes sociales — comme il le fait dans la plupart de ses livres.

Avec acuité et sensibilité, Alan Hollinghurst explore la psychologie de ses personnages, attentif aux désirs inavoués, aux intérêts qui s’entrechoquent, capable de déployer sur de longues années l’onde provoquée par une rencontre ou, comme ici, par un scandale de nature sexuelle.

Et si L’affaire Sparsholt n’est peut-être pas le meilleur de ses livres, ses qualités le placent au-dessus de la mêlée.

Extrait de «L’affaire Sparsholt»

« Evert commença de se déshabiller, s’observant dans le miroir avec une attention nouvelle et pleine d’anxiété : quel effet avait-il produit sur le fils de David Sparsholt ? C’était alarmant et absurde que quelqu’un d’à peine la moitié de son âge pût réveiller en lui le besoin d’être admiré. « J’ai connu votre père », avait-il dit au jeune homme, une phrase horrible qu’une kyrielle de vieux messieurs loyaux et de vieilles dames cauteleuses lui avaient adressée au fil des ans, mais que lui-même n’avait jamais proférée : la devise de l’obsolescence. »

L’affaire Sparsholt

★★★ 1/2

Alan Hollinghurst, traduit de l’anglais par François Rosso, Albin Michel, Paris, 2018, 598 pages