«Le guetteur»: énigme maternelle

Dans ce roman, on retrouve Boltanski à l’affût des rares traces laissées par la femme qui lui a donné la vie.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Dans ce roman, on retrouve Boltanski à l’affût des rares traces laissées par la femme qui lui a donné la vie.

À la mort de leur mère, Christophe Boltanski et sa sœur ont trouvé parmi ses papiers une chemise plastifiée sur laquelle était écrit « Dossier Polar ». Y figuraient quelques débuts de romans, un amas de notes et de coupures de presse, autant de traces qui témoignaient d’une fascination marquée pour les tueurs en série, les maniaques et les faits divers.

Rien de bien surprenant. « De grosse consommatrice, elle était passée au stade de la production », rêvant de finir ses jours en reine du crime à cheveux blancs, écrivant des best-sellers sur son Olivetti.

Quel fils ne serait pas terrifié à l’idée d’ouvrir une telle boîte de Pandore ? « En lisant la première phrase de son premier livre, ou du moins de celui qu’elle projetait, je ressentis une très forte émotion, semblable à celle d’un explorateur qui pose pied sur une terre vierge ou supposée telle. »

Parmi quelques amorces intéressantes et quantité de fragments qui ne menaient à rien et qui « redoublaient une absence », l’une de ces ébauches intitulée « La nuit du guetteur » (un beau titre, inspiré d’un poème d’Apollinaire) va retenir l’attention de l’auteur de La cache (Stock, prix Femina 2015), roman dans lequel il explorait déjà un angle mort de la mémoire familiale.

Femme « en colère » qui pouvait, raconte-t-il, rester allongée des journées entières dans un « état de convalescence permanent », elle avait autrefois milité dans toutes sortes d’associations. À la fin de sa vie, carburant aux Gauloises sans filtre et au café soluble, elle ne voyait à peu près plus personne, préférant de loin la fiction à la réalité.

La clé de l’intrigue maternelle figure peut-être dans l’un des neuf carnets radioactifs qu’il mettra plus longtemps à ouvrir. « J’étais terrifié à l’idée d’entrer dans sa tête, de connaître ses désirs, de partager ses fantasmes, ses cauchemars, de contempler, de toucher ses blessures. » Certains indices des carnets pointent vers la guerre d’Algérie, sa mère ayant peut-être été active au sein d’un réseau clandestin de soutien au FLN en France, l’auteur cherche tant bien que mal à résoudre une énigme.

Mais les carnets vont aussi lui faire découvrir que sa mère avait engagé un détective privé pour enquêter sur l’un de ses voisins. Pourquoi ? Querelle de palier ? Délire de persécution ? Symptôme d’une intoxication au polar qui lui faisait imaginer des crimes partout, en tout temps ?

Le véritable guetteur, on le comprend vite, c’est Boltanski lui-même. Dans ce deuxième roman, entre le sérieux et la dérision, on le retrouve à l’affût des rares traces laissées par la femme qui lui a donné la vie, cherchant tant bien que mal à combler les trous de son existence effacée, inventant même au besoin.

À sa manière, l’écrivain cherche à faire sens de cet héritage involontaire, faisant du Guetteur une sorte d’échec qui réussit : « Ma mère était ce que je ne savais pas d’elle et que je chercherais indéfiniment toute ma vie. »

Le guetteur

★★★ 1/2

Christophe Boltanski, Stock, Paris, 2018, 288 pages