Littérature israélienne - Amos Oz, magicien de l'enfance et des mots

Amos Oz
Source : Gallimard
Photo: Amos Oz Source : Gallimard

Tôt chaque matin après s'être levé, tout au bout de la rue où il habite, Amos Oz va prendre des nouvelles du désert. Chaque matin au bord du Néguev à «humer le silence comme un parfum» avant de se mettre au service de la mémoire et des mots, il remplit lentement ses poumons. À la façon des paléontologues qui peuvent recomposer un dinosaure avec deux ou trois os, Amos Oz tente de «deviner, rétablir, évoquer» ce qu'a été sa vie et celle des siens jusqu'au seuil de l'âge adulte.

Dans ce gros «roman» autobiographique où la vie d'un peuple et d'un homme se confondent, l'écrivain israélien jette un regard empreint de nostalgie sur la Jérusalem d'avant 1948, celle d'avant la naissance de l'État hébreu. Roman, autobiographie, chronique des origines que cette «histoire d'amour et de ténèbres»? Peu importe, nous prévient-il, puisque «les faits sont les pires ennemis de la vérité».

L'Europe dans le rétroviseur

Né à Jérusalem en 1939, Amos Oz est l'auteur d'une oeuvre considérable, traduite dans le monde entier, faisant de lui certainement le plus populaire des écrivains israéliens. Cofondateur du mouvement La Paix maintenant, il a été l'un des artisans des accords de Genève et milite activement pour la séparation entre les deux États qui se partagent la Palestine. C'est aujourd'hui l'une des grandes consciences morales et politiques de son pays. À travers sa propre histoire, c'est le destin de tout un peuple que retrace la mémoire généreuse d'Amos Oz. Une lente remontée du temps et de la géographie vers la source de ses origines familiales: Ukraine, Lituanie, Pologne. Le parcours exemplaire de quelques générations d'immigrants juifs, rejetés par l'Europe qui ne voulait plus d'eux, mal acceptés par un Orient «rempli de microbes» — comme l'a cru sa grand-mère toute sa vie.

Enfant unique de parents très cultivés, Amos Oz est tombé dès le berceau dans la potion magique. Un père bibliothécaire et essayiste, un érudit spécialiste de littérature qui lisait seize ou dix-sept langues et en parlait onze («avec l'accent russe»). Des livres partout, dans toutes les pièces d'un appartement déjà trop petit. Comment dans ces conditions, c'est-à-dire «victime d'un lavage de cerveau méthodique», ne pas devenir écrivain? «Mon père, écrit-il, avait une faiblesse pour le sublime, et ma mère une propension pour la mélancolie, la résignation et la nostalgie.» De fait, cette femme au destin tchékhovien s'enlèvera la vie alors qu'il n'avait que douze ans. Ce départ sans un mot ou une caresse, sans même un regard, c'est la grande blessure de la vie d'Amos Oz. Quelques années plus tard, à quinze ans, en rupture totale avec son père, il quittera la maison et changera de nom pour vivre au kibboutz, en plein désert, là où «on transformait de la misérable poussière d'homme en une nation combattante».

Un «temps retrouvé» émaillé de nombreux portraits, amoureux, vifs et pleins de compassion pour un monde à jamais perdu. Des personnages plus grands que nature et d'une formidable vitalité: érudits fous et passionnés, vieux «tolstoïens» d'origine russe, talmudistes qui tiraient le diable par la queue, bataillons d'illuminés de toutes sortes parachutés sur un caillou sec. Comme ce grand-oncle Joseph Klauser, savant formidable et reconnu, qui a consacré des années de sa vie à rédiger un essai révisionniste sur Jésus et le christianisme. Ou encore ce sont des voisins écrivains, comme Agnon, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1966 — «dans mon enfance, à la fin du mandat britannique, tout Jérusalem écrivait».

Sein contre couteau

Qu'il s'agisse de sa mère, de tantes ou de voisines, de sa grand-mère obsédée toute sa vie par la saleté et morte dans sa baignoire, d'une institutrice-poète qui a été le premier amour de ses huit ans ou de sa première amante au kibboutz («Elle avait deux fois mon âge»), les femmes habitent d'un bout à l'autre ces mémoires. Ceux qui connaissent son oeuvre savent combien Amos Oz s'incline devant la féminité, à la fois indigne et éternellement reconnaissant de ce cadeau de la vie. «Dès ma venue au monde, une femme m'attendait, à qui j'avais causé de grandes souffrances et qui, en retour, m'avait offert son amour et donné le sein. Le genre masculin, en revanche, me guettait à l'entrée, le couteau du circonciseur à la main.»

«Enfant, avoue-t-il, j'espérais devenir un livre quand je serais grand.» Voilà qui est fait, pourrait-on dire. Récit familial, odyssée d'une nation, mais aussi et peut-être surtout roman de la naissance d'un écrivain, Une histoire d'amour et de ténèbres recompose à coup de gestes larges et de petites touches sensuelles et nostalgiques une genèse improbable. C'est là où se croisent l'histoire d'une nation et la biographie partielle d'un homme qui a dû s'inventer pour pouvoir survivre: il y a dans les deux cas une même perte fondatrice, un exil impossible, une façon éminemment digne de se tenir debout malgré la douleur.