Dans la mare aux diables de Nick Cave

Pour nourrir le projet de roman graphique de Reinhard Kleist, Nick Cave lui a suggéré de plonger dans la mythologie d’une fresque satirique de sa propre création.
Photo: Reinhard Kleist Pour nourrir le projet de roman graphique de Reinhard Kleist, Nick Cave lui a suggéré de plonger dans la mythologie d’une fresque satirique de sa propre création.

Après Johnny Cash, Fidel Castro, Samia Yusuf Omar et Hertzko Haft, au tour de Nick Cave de voir son histoire racontée par Reinhard Kleist. Théâtre de l’absurde et de la cruauté, l’imaginaire apocalyptique du chanteur se retourne contre lui dans Mercy on Me.

Il y a plusieurs Nick Cave. Reinhard Kleist l’a compris. Peut-être un peu à ses dépens. « Nick est gentil et plein d’humour, mais il a vraiment le don de vous pousser dans la direction qui l’intéresse », concède-t-il. Un condensé de leur première rencontre autour du scénario de Mercy on Me résume l’affaire : « Nick était vraiment sympathique. Mais en même temps, il réduisait littéralement en miettes chacune de mes idées initiales. »

Cave est une longue phrase ponctuée de virgules et lacérée de tirets difficile à saisir, mais trop bien tournée pour qu’on la laisse filer. Nous pourrions résumer les différentes itérations du personnage en parlant de sa main gauche. Mais puisque l’auteur André Habib a déjà utilisé l’image pour parler de Jean-Pierre Léaud, dans un très beau livre sur la cinéphilie publié chez Boréal en 2015, employons plutôt le bras au complet.

Il y a donc le bras gauche du Nick Cave de Birthday Party. Celui qui tapait dans la gueule de la foule et nouait son câble de micro autour du cou de jeunes gothiques en beuglant « Express Yourself ». Il y a le bras gauche du Nick Cave aux longs doigts en forme de fume-cigarette ; le crooner grillant des sèches sur l’air d’In the Ghetto ou Where the Wild Roses Grow.

Il y a le bras gauche du Nick Cave derrière sa machine à écrire, défoncé dans la grisaille du Berlin d’une autre époque, sous le soleil du Brésil ou même dans une nuit sans nom qui l’incita à rédiger son pied de nez légendaire à MTV, en 1996.

Il y a le bras gauche du Nick Cave qui changeait les vitesses de sa Jaguar et qui s’est pris une caméra de surveillance routière dans le portrait en 2010. Puis il y a le bras gauche du Nick Cave qui s’avance vers la foule, en 2018, attrapant au hasard une main alors qu’il scande « With my voice, I am calling you. »

Voici le Vishnu cavien qu’a tenté de saisir Reinhard Kleist dans Nick Cave Mercy on Me, en se penchant sur l’univers et les personnages du « Black Crow King ». Combien y a-t-il de Kleist et combien y a-t-il de Cave dans ce livre ? Difficile à dire.

William S. Burroughs disait qu’un conflit sérieux oppose l’écrivain et ses personnages : « Lorsque l’écrivain se prend pour l’un de ceux-ci, il se perd et son écriture en souffre. » À 5800 km de Montréal, depuis sa chambre d’hôtel de Stockholm, Reinhard Kleist est surpris par la citation : « Merde, avoir su, j’aurais placé ça dans mon livre. »

En tournée grâce au Goethe Institute, l’auteur parcourt le monde, donne des ateliers et des conférences. Il répond aussi à des entrevues, puisque la traduction française de son livre sur Cave (signée Paul Derouet) vient de paraître chez Casterman, en même temps qu’une réédition de son ouvrage sur Johnny Cash (I See a Darkness), initialement paru en 2008 chez Dar gaud. Un livre qu’il avoue ne pas aimer particulièrement, mais qui lui a servi de sésame pour accéder à Cave.

Photo: John MacDougall Agence France-Presse Reinhard Kleist en plein travail

En effet, quand Kleist a tenté d’approcher Nick Cave pour la création de ce roman graphique, on l’a mis en garde : « Nick reçoit ce genre de demande chaque jour. » Mais le chanteur, amateur de bandes dessinées, avait lu et beaucoup apprécié I See a Darkness. Ainsi s’amorça le projet pour lequel Cave lui a suggéré de plonger dans la mythologie. Non pas celle du miroir déformant de l’héroïsation des petites douleurs personnelles, décriée par le chanteur comme une forme d’écriture cul-de-sac. Mais plutôt celle d’une fresque satirique de sa propre création.

« En d’autres mots, il vous a amené sur son terrain », demande-t-on à l’auteur. « Oui, c’est un peu ça. En fait, c’est du rock’n’roll, on fait ce qu’on veut. Ce n’est pas comme mon livre sur Castro, où il a fallu être d’une rigueur extrême. Plus jamais je ne referai ça. Plus de livre sur la politique. Oubliez l’idée d’un livre sur [Angela] Merkel. »

Rendre des comptes

Cave est un homme brillant et compliqué. Surtout compliqué. « Je ne suis même pas certain d’avoir rencontré le vrai Nick Cave », ironise Kleist, qui s’est entretenu avec l’auteur de Red Right Hand à plusieurs reprises, avant de prendre une certaine distance puis de le « laisser tranquille durant six mois », en apprenant la mort de son fils, dans un accident près de Brighton, en 2015.

« Je ne pouvais pas tout couvrir », explique-t-il. De là l’absence de certains pans de la carrière de Cave et surtout le grand tact de ne pas avoir donné dans le mélodrame en insérant l’épisode de la mort de son fils. « Je me suis concentré sur un aspect important à comprendre : la manière dont il envisage son rôle d’artiste. En tant qu’artiste, vous vivez parmi vos créations. C’était une bonne idée pour raconter son histoire ; laisser vivre les personnages et les voir entrer en contact avec leur créateur. »

Ce récit qui culmine par un procès en pleine apocalypse, durant lequel le bluesman Robert Johnson est pris en auto-stop par Cave, a été qualifié par le chanteur de « terrifiant mélange de chansons, de demi-vérités biographiques et de totales affabulations. » Mot pour mot ce qui résumerait un excellent article de tabloïd ou une raison d’intenter un procès en diffamation. Sauf qu’avec Cave, c’est le contraire. Ce livre est « plus proche de la réalité qu’aucune autre biographie, c’est évident », ajoute-t-il à son commentaire, reproduit en quatrième de couverture.

Critique de «Mercy on Me»

Alors que le travail de terrain occupait une grande part de la genèse des récentes productions de Reinhard Kleist au sujet de l’athlète somalienne Samia Yousef Omar, du boxeur des camps de la mort Herztko Haft ou du Líder Máximo Fidel Castro, Mercy on Me se permet fabulation et uchronie pour étoffer une histoire racontée en cinq tableaux. Cinq œuvres de Nick Cave prennent vie et témoignent du parcours chaotique du chanteur. La question qui en ressort est aussi biblique que l’imaginaire cavien : pourquoi faire souffrir sa création ? Kleist met surtout en scène l’homme qu’il aurait aimé voir en Johnny Cash dans I See a Darkness (2008) : un hors-la-loi doté d’une sensibilité et d’un certain humour. Le Cave de Kleist tient cependant un peu plus de l’univers des films de John Hillcoat que de l’humour pince-sans-rire du chanteur, dont les traits physiologiques vont incontestablement de pair avec le style de l’artiste. Le bédéiste lauréat du prix Max et Moritz rend compte d’une manière lumineuse du monde burlesque sur lequel règne Nick Cave depuis plus de 40 ans.

★★★★

Nick Cave : Mercy on Me

★★★★

Reinhard Kleist, traduit de l’allemand par Paul Derouet, Paris, Casterman, 2018, 322 pages.