Essais - Jeunes et militants

A-t-on raison de croire que la jeunesse québécoise actuelle est dépolitisée et rejette l'engagement pour lui préférer l'individualisme et le pragmatisme plat? Deux ouvrages récents tentent de faire mentir cette thèse répandue. Le premier, dont il sera question ici, sans la nier, incite à la surmonter dans l'action militante et le second (voir autre texte plus bas), plus descriptif, entend établir sa fausseté en donnant la parole à des jeunes femmes engagées.

Étudiant en science politique à l'UQAM, Sébastien Filiatrault n'a pas le constat réjouissant. «L'avenir, écrit-il, a été hypothéqué au profit d'une génération de consommateurs frénétiques et d'individualistes bornés. Leur révolte restant inachevée, les baby-boomers ont cédé au système.» Et que font les jeunes devant un tel héritage? «Nous restons cloués devant cette abrutissante télévision, dépourvus d'idéaux politiques.» Aussi, c'est pour en finir avec cette démission qu'il propose, dans Génération idéaliste, «de construire un nouvel idéal, d'édifier un modèle de société dans lequel nous aimerions évoluer solidairement».

Son appel est-il à la hauteur des attentes suscitées par son éditeur, qui annonce cet essai comme une petite bombe générationnelle, comme «le livre avec lequel on bâtit un monde meilleur», et qui le propose même — une initiative qui vaut d'être saluée — au prix idéaliste de 8,95 $, mais sous une couverture atrocement laide et sans table des matières? Pas vraiment.

Jeune militant de gauche qui a bien fait ses devoirs, Filiatrault ne brille toutefois ni par son originalité ni par sa force de persuasion. Les habitués du Monde diplomatique, de L'Aut'journal ou de la revue Recto verso auront l'impression, en lisant Génération idéaliste, de se faire servir, sans plus, une honnête mais naïve synthèse des thèmes abordés et des thèses défendues dans ces périodiques militants.

Dénonciation de la politique traditionnelle qui est devenue «un cirque», des valeurs de consommation, de compétition et d'individualisme qui guident notre monde, l'essai de Filiatrault va dans le bon sens idéologique, mais les solutions aux maux qu'il constate, quand il en propose, ne dépassent pas la rhétorique adolescente de la rupture facile.

Bien sûr que les grands médias d'information ne remplissent pas toujours bien leur rôle, cèdent au sensationnalisme au détriment des vrais enjeux et privilégient leur intérêt commercial au mépris de leur mandat civique. La solution à ces dérapages réside-t-elle pour autant dans la mise sur pied, par les jeunes, de leur propre système de diffusion de l'information? À le lire, on a l'impression que Filiatrault ne connaît pas, par exemple, l'existence du Devoir, un journal qui échappe à la plupart des dérives qu'il dénonce et qui pourrait faire encore mieux si ses lecteurs potentiels se transformaient en lecteurs assidus.

La remarque vaut aussi pour les partis politiques. Créons-en de nouveaux, écrit le jeune essayiste. Est-ce bien là la meilleure façon d'exercer une influence qui soit autre chose qu'un cri de révolte, peut-être satisfaisant mais sans conséquence? A-t-on au moins réellement essayé d'investir les partis déjà en place? Les 17-34 ans, par exemple, ne représentent que 15 % de l'effectif militant du PQ et, aux dernières élections fédérales, seulement le quart des moins de 25 ans ont exercé leur droit de vote. Des nouveaux partis? Douteuse solution.

Sur les plans écologique et économique, Filiatrault a certainement raison de nous mettre en garde contre les dangers qui nous guettent. Le modèle productiviste et le néolibéralisme, ensemble, menacent l'équilibre écologique de la planète et engendrent l'exclusion sociale. Aussi, l'invitation pressante à redéfinir notre façon de consommer, notre manière de produire, le rôle social de l'entreprise et «l'importance que tient le confort matériel dans nos vies» est certainement la bienvenue, mais les éloges du commerce équitable et de la consommation individuelle responsable ne suffiront pas à renverser la tendance. «L'exemple du mouvement hippie dans les années 60 peut nous être fort utile», écrit Filiatrault. Peut-être, ajouterais-je, mais pour savoir ce qu'il ne faut pas faire, c'est-à-dire détacher les valeurs de leur contexte de possibilité social.

«Nous devrons, écrit encore le jeune essayiste, réintégrer le politique dans la création artistique.» Je partage ce mot d'ordre, mais le volontarisme naïf sur lequel il se fonde ici le rend inopérant. Il ne suffit pas, en effet, de vouloir. Encore faut-il comprendre ce qui fait qu'une telle démarche soit devenue, de nos jours, si rare, si on souhaite renverser efficacement la tendance. En ce domaine comme en d'autres, le principe de la génération spontanée relève... de l'idéalisme, au sens le moins noble du terme.

L'auteur de Génération idéaliste prend des raccourcis à l'heure de réfléchir aux conditions de possibilité d'un nouveau militantisme jeune. Sa meilleure proposition est celle qui insiste sur la nécessité d'instaurer, dans le cheminement scolaire, une formation relative à la participation démocratique du citoyen. Voilà, en effet, une proposition concrète dont la mise en application serait susceptible de mettre du sable dans l'engrenage de la machine à dépolitiser qu'est le Québec actuel. Les jeunes découvriraient peut-être alors, entre mille autres choses essentielles, qu'il existe au Québec une question nationale qui n'est pas réglée, un dossier sur lequel le jeune idéaliste Filiatrault, bizarrement, fait l'impasse, trop occupé qu'il est par «la perspective de délaisser tranquillement sa citoyenneté nationale pour devenir citoyen du monde».

louiscornellier@parroinfo.net